Le Stone Balancing : vers un renouveau du Land Art ?

Fruit de nouvelles expériences artistiques visant à renouveler les médiums, les techniques et les modes d’exposition, le Land Art naît à la fin des années 1960 avec un leitmotiv : ne pas seulement représenter la nature mais s’en servir comme matériau et site de l’œuvre. Dérivatif de « Landscape » (de l’anglais, « paysage »), le Land Art apparaît au cœur d’une Amérique du Nord post-moderne tel un mouvement artistique en opposition directe avec le monde de l’art conventionnel, institutionnalisé voire asservi aux lois tacites d’une société de consommation en perpétuelle expansion.

Les pionniers du genre, Walter De Maria, Nancy Holt, Robert Smithson, James Turrell auxquels se joignent bien vite les Anglais Andy Goldsworthy et Richard Long, prônent alors un salutaire retour aux sources et aux formes élémentaires. Monumentales ou, à l’inverse, minimalistes, les œuvres du Land Art tentent alors d’échapper aux normes établies dans l’art tel que la notion d’éternel des œuvres exposées dans des musées dans la mesure où le caractère imprévisible de la nature interdit aux artistes d’avoir un contrôle total sur leurs œuvres. En ce sens, le Land Art glorifie l’éphémère, questionne le devenir, favorise le périssable et le transitoire.

Pour autant, de nouvelles pratiques contemporaines viennent désormais apporter une dimension méditative à ce mouvement artistique. C’est notamment le cas du stone balancing (en anglais « rock balancing » ou « stone stacking »), pratique qui impose aux artistes patience, rigueur et habileté pour produire des structures capables de défier les lois de la gravité terrestre. 

Un nouvel âge de pierre… artistique ?

Si l’expression renvoie aux ères s’étendant de 200.000 à 3.300 avant Jésus-Christ et valorise la capacité de l’Homo Sapiens à fabriquer l’essentiel de ses outils en pierre taillée, on pourrait supposer que la pratique du stone balancing est logiquement plus récente.

Toutefois, si cette démarche s’inscrit et adopte la philosophie du Land Art, rappelons que l’empilement de pierres est l’une des formes d’art les plus anciennes, laquelle peut remonter aux origines de l’humanité. En France, on pense alors aux mégalithes bretons de Carnac, ensemble de près de 3 000 menhirs érigés de 5 000 à 3 000 ans avant J-C et constituant l’une des plus extraordinaires concentrations de pierres levées existant dans le monde. Pour autant, si ces impressionnants mégalithes ont su résister à l’épreuve du temps, les empilements de pierres effectués au sein de notre ère contemporaine valorisent l’éphémère et ne semble partager avec leurs ancêtres préhistoriques bretons qu’une forte dimension spirituelle.

Le stone balancing consiste donc à placer des roches de toutes formes et de toutes tailles les unes sur les autres pour produire des sculptures, abstraites la plupart du temps. Ciment et autres liants sont évidemment proscrits : les pierres ne doivent tenir ensemble que grâce à l’équilibre et à la force de la gravité. Des contraintes que l’artiste Andy Goldsworthy fut l’un des premiers à éprouver, notamment avec une structure qui revient constamment dans sa production, une forme archétypale qu’il affectionne pour la force qui s’en dégage : l’arche. Depuis ses débuts dans les années 1970, il en a créé en neige, en glace, en pierres de toutes sortes, parfois dans des situations précaires, parfois dans des positions plus stables, comme celle construite pour le Musée d’art contemporain de Montréal en 1998. Plus encore, l’arche permet à l’artiste anglais d’explorer les limites de la matière, de l’équilibre voire de saisir le point infinitésimal qui rattache, entres autres, les couples de concepts ordres-chaos et création- destruction. 

Son processus créatif exige alors une adaptation continuelle aux propriétés changeantes de l’environnement. En plus de sculpter une matière vivante, instable, il doit se soumettre aux forces spatio-temporelles, parfois imprévisibles, qui influencent tout milieu où il s’arrête. Le vent, la pluie, les nuages, le froid, la chaleur peuvent modifier à loisir les conditions de travail et retarder ou accélérer la production de l’œuvre, parfois même l’empêcher. Assise sur deux blocs rocheux au milieu d’un torrent, Arch joining two stones risque alors d’être emporté à tout moment par le courant tandis que les arcs d’Eleven Arches, construits sur un rivage, sont progressivement engloutis par les flots onduleux de la marée montante.

Spiritualité et diversité des formes

Popularisé ces dernières années par le travail des artistes Bill Dan et Michael Grab, le stone balancing revêt des formes aussi symboliques que diverses. A titre d’exemple, les cairns, amas de roches qui indiquent les passages en dehors des chemins balisés, inspirent de nombreux artistes dans la mesure où ils portent malgré eux une part symbolique impossible à ignorer. En 2018, le géographe Alexandre Gillet a voué sa thèse de doctorat à l’étude de ces formations, laquelle a permis de valoriser la « vie » qui semble habiter cet artefact dont les usages traversent les cultures et les sociétés : dans certaines langues, le mot désignant le cairn signifie «ce qui peut agir comme un être humain» (« inukshuk » en inuit). L’allemand suppose aussi une incarnation humaine en l’appelant « Steinmann » (homme de pierre).

A la fois naturels, forgés par l’homme et ersatz d’une présence humaine, les cairns se tiennent à la frontière entre matériel, fonctionnel et spirituel. Influencé par la dimension méditative et les valeurs du yoga, Michael Grab dissémine aux quatre coins du monde des assemblages subtils, véritables prouesses d’équilibre, réalisés à partir des pierres trouvées et collectées in situ.

M.Grab
M. Grab. Pre Storm Orb. 2015 ©Michael Grab, Gravity Glue

De son côté, l’artiste anglais James Brunt approfondit cette quête de la paix et de l’équilibre intérieur en incluant la forme spirituelle du mandala (symbole emblématique de l’ordre cosmique et psychique du bouddhisme tibétain) dans la réalisation de ses cairns de pierres.

J.Brunt
Brunt. Untitled. 2019. Filey Beach, Royaume-Uni ©James Brunt 

Pour autant, la spiritualité ne saurait être l’unique facteur de motivation pour les artistes du stone balancing. Rivalisant d’ingéniosité pour créer des œuvres complexes, ces derniers ont également à cœur de montrer toute l’étendue de leur talent, allant jusqu’à organiser des compétitions internationales exclusivement dédiées à cette discipline artistique. A titre d’exemple, le jeune tarnais qui répond au pseudo de SP Ranza a été sacré champion d’Europe de stone balancing en avril 2019 à Dunbar, en Ecosse. Un titre qui lui aura offert une carte à jouer pour le championnat du monde, lors du Llano Earth Art Festival 2020, au Texas.

SP Ranza
SP Ranza et l’une de ses créations. 2019. ©Julien Rougny

Ainsi, les formes évoluent en fonction des techniques utilisées par les artistes : Balance en ligne, contrepoids, arches rocheuses, empilement de pierres, globes… contribuent alors à caractériser le stone balancing comme un art de la performance. C’est le cas notamment de l’artiste Adrian Gray, lequel repousse les limites de l’équilibre et de la gravité en avec des installations monumentales dépassant parfois les 6 mètres de hauteur.

Gray
A. Gray. 2018 ©DR

Un art à la portée de tous ?

Né en dehors du cadre conventionnel des musées, le Land Art attache une grande importance à l’idée de proposer un art accessible à tous. Parce qu’il se déroule essentiellement en plein air, il permet d’obtenir des réalisations tout à fait esthétiques sans aucune formation artistique préalable et ne nécessite aucun achat de matériel particulier pour cela, le stone balancing, est une pratique qui séduit de plus en plus de personne, sans limite d’âge.

Support pédagogique privilégié par les enseignants pour sensibiliser les enfants à la beauté, la richesse et la sauvegarde de l’environnement naturel, le Land Art et la diversité de ses pratiques font généralement partie des thèmes incontournables des programmes d’éducations artistiques internationaux. En ce sens, de nombreux artistes sont invités à partager leur art avec les jeunes générations lors d’ateliers, de conférences et/ou de divers stages d’initiations. C’est notamment le cas de James Brunt qui, début mai 2020, a eu l’occasion d’échanger avec les élèves de l’International School of Düsseldorf lors de la troisième conférence d’apprentissage en plein air organisée par l’établissement.

 

Pour autant, et malgré les nombreux sites et articles encourageant le stone balancing, la pratique individuelle de cette discipline artistique n’est pas sans conséquence pour l’environnement et nécessite, de ce fait, un encadrement plus spécifique. En 2018, John Hourston, fondateur de l’ONG Blue Planet Society, alertait alors sur l’état des plages sauvages et des habitats naturels, détruits par des milliers de piles de pierre. Des ravages qui mettent en périls les zones de nidification de certaines espèces d’oiseaux, empêchent la végétation de repousser et exposent, dans d’autres sites, les sols en aggravant l’érosion. Aussi, l’agence américaine chargée de gérer les parcs nationaux, le US National Park Service, n’a pas hésité à qualifier cette pratique de vandalisme

En Charente-Maritime, cette mode amplifiée par les réseaux sociaux a eu raison de la patience du maire de Saint-Denis d’Oléron, lequel fut contraint d’investir dans une signalétique spéciale dans l’espoir de limiter l’impact sur le fragile écosystème du littoral. 

Signalisation cainrs
Exemple d’un panneau de signalisation interdisant la construction des cairns au sein des zones naturelles © DR

 

Plus dangereux encore, les cairns artistiques érigés massivement par les randonneurs compromettent sérieusement la sécurité des sentiers de randonnée. Généralement utilisée pour baliser les chemins, la multiplication de ces monticules de pierres égare alors les promeneurs et peuvent, de ce fait, mettre en danger la vie d’autrui. Sur l’île de Beauté par exemple, la montée de la Tour de Sénèque dans le Cap Corse est ainsi parsemée de petits amas de pierres alors absents du paysage il y a encore deux ans.      Or, pour constituer le monticule en premier plan d’un beau cliché de la mer Méditerranée, les marcheurs n’hésitent plus à puiser dans des murs en terrasse ancestraux ou à prélever des pierres qui permettaient jusque-là une ascension relativement sûre, alertant plusieurs responsables du Parc naturel régional de Corse. Sans compter qu’ils font jouer aux cairns le rôle inverse de celui que nos aïeuls leur avaient confié à l’origine : guider les randonneurs à travers la montagne et les faire retrouver leur chemin.

 

Art de l’éphémère, le stone balancing inspire et séduit les jeunes générations en quête d’images esthétiques à poster sur les réseaux sociaux. Gagnant chaque année en popularité, cette pratique originellement respectueuse de l’environnement peut alors, tel un effet papillon*, générer d’importants dégâts au sein des milieux naturels.

Parce que l’Art a, dans sa plus grande généralité, la mission implicite d’éclairer le monde, aussi est-il utile de rappeler que celui-ci n’a pas pour vocation de sacrifier la cause environnementale sur son autel. En ce sens, il est donc du devoir des artistes professionnels et/ou amateurs d’adopter des comportements responsables afin que la prouesse artistique ne soit pas à l’origine d’un désastre écologique.

Marion Spataro 

 

* L’effet papillon est une théorie selon laquelle un battement d’ailes de papillon au Brésil peut provoquer une tempête au Texas. Selon l’expression, inventée par le météorologue Edward Lorenz, il suffit de modifier de façon infime un paramètre dans un modèle météo pour que celui-ci s’amplifie progressivement et provoque, à long terme, des changements colossaux. Cette notion ne concerne plus seulement la météo, mais s’applique également aux sciences humaines, à l’environnement

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