Art et Science : deux domaines compatibles ?

Si l’art et la science apparaissent généralement comme deux domaines radicalement opposés, la multiplication croissante des collaborations entre artistes et scientifiques semble attester d’une profonde volonté d’établir un langage commun au service d’une ambition partagée : la recherche de nouvelles approches de la réalité.

Un leitmotiv proche de celui d’Albert Einstein : « Soulever de nouvelles questions, de nouvelles possibilités, regarder les vieilles questions sous un angle nouveau exige de l’imagination créative et marque les progrès réels dans la science

Car l’art, dans sa capacité à extraire des sources d’inspirations résolument plurielles, permet alors d’établir des croisements interdisciplinaires nécessaires à l’émergence de nouvelles problématiques philosophiques, littéraires, politiques, économiques et évidemment… scientifiques.

En s’appropriant des outils scientifiques – qu’il s’agisse de biologie, physique, technologie ou encore d’informatique –, les artistes contribuent à la démocratisation des découvertes, leur donnant un nouveau visage et interrogeant à la fois la pertinence de leurs usages et leurs applications au sein de la société actuelle.

Mais si la science se réfère de manière évidente à la raison et au réel, l’art s’attache d’abord à sonder l’imaginaire, flirtant parfois avec l’insensé pour susciter l’émotion.

Aussi, on peut se demander en quoi cette profonde dichotomie œuvre désormais et ce, de manière paradoxale, au rapprochement des sciences et des arts dans le secteur culturel. Les démarches et finalités des artistes et des scientifiques, dans l’exercice même de leur profession, peuvent-elles véritablement être comparées et s’accorder lors de l’élaboration de projets communs ?

La science, une source d’inspiration pour l’art :

Via des approches différentes, l’art et la science demeurent (néanmoins) en quête de « l’invisible », de ce qui se trouve au-delà de la première perception de la réalité, pour parvenir à la découverte de nouveaux phénomènes dans le réel.

Rationnelle, la science cherche donc à établir des relations, excluant les persuasions affectives au profit de la pensée cohérente. Celle-ci conçoit alors des formes -, lesquelles sont souvent d’un grand intérêt esthétique pour les artistes.  

C’est le cas de Piet Mondrian qui, dès 1917, se passionnera notamment pour les formes géométriques. Parfait exemple de ce qu’il appelait « néoplasticisme », Composition II en rouge bleu et jaune illustre la fascination qu’il avait pour les traits verticaux et horizontaux, symboles « d’équilibre » et « d’harmonie ».

Piet Mondrian, 1930 - Composition II in Red, Blue and Yellow
Piet Mondrian, Composition II in Red, Blue and Yellow, 1930, huile sur toile (59.5×59.5 cm)

Une conception de l’art fortement influencée par les travaux du mathématicien néerlandais Matthieu Schoenmaekers qui, en 1915, écrivit : « Les deux contraires absolus fondamentaux qui façonnent notre terre sont : la ligne horizontale de pouvoir, c’est-à-dire la course de la terre autour du soleil, et le mouvement vertical, profondément spatial des rayons originaires du centre du soleil. »

De même, la science peut également révéler des aspects du monde riche en émotions esthétiques où les termes scientifiques peuvent servir une dimension poétique.

Présentée en avril 2005 au Musée de l’Hôtel-Dieu de Mantes-la-Jolie (78) lors de l’exposition Sciences-Friction, la série Herbarium proposée par Joan Fontcuberta, réinvente le classement botanique auquel elle ajoute une dimension résolument artistique. Car c’est bel et bien une tête de poulet qui émerge de Lavandula Angustifolia et ce, avec toute l’ingénieuse incongruité propres aux œuvres chimériques de l’artiste catalan.

Lavandula Angustifolia, série «Herbarium», Barcelone, 1984
Joan Fontcuberta, Lavandula Angustifolia – série « Herbarium », 1984, Barcelone (Espagne)

Par ailleurs, l’art utilise souvent les résultats et applications pratiques de la science dans la mesure où celle-ci offre aux artistes des médiums et des techniques multiples et mobilisables à souhait.

Aussi, art et science entretiennent parfois des rapports étroits, notamment dans leur capacité à s’appuyer mutuellement comme ce fut le cas pour l’invention de la photographie.

Le 19 août 1839,  l’astrophysicien Arago révèle les secrets de fabrication de l’image daguerrienne sous le double statut scientifique et artistique devant l’Académie des Sciences et des Beaux-Arts réunies. Celui-ci prouve alors que la photographie est un art résultant des sciences de l’optique, de la physique, de la chimie, et actuellement de l’informatique.

Enfin, il va de soi que la pensée scientifique peut intervenir fréquemment dans le processus créatif de l’artiste.

En effet, cette rigueur du raisonnement expérimental permet à certains artistes de construire mathématiquement des possibles entre lesquels choisir voire d’ouvrir leur pratique vers de nouveaux horizons.

C’est le cas de la démarche artistique de Roman Opalka dont le processus de travail parvient à « matérialiser » le temps via l’utilisation d’une progression numérique élémentaire de 1 à l’infini peinte sur des toiles de même dimensions (196 x135cm).

Roman Opalka - OPALKA 1965 à l'infini (détail)
Roman Opalka, série à l’infini (détails) 1965

Mark Dion, en revanche, n’hésite pas à travailler en dehors des circuits artistiques traditionnels en fréquentant les chercheurs auxquels il confie « emprunter des méthodes, les tactiques et les attributs […] ». Ainsi, la collection et le classement, piliers de la pensée savante qu’on retrouve notamment dans les muséums d’histoire naturelle, s’imposent comme les fondements de la réflexion de l’artiste.

Mark Dion - Harbingers of the Fifth Season - 2014
Mark Dion, Harbingers of the Fifth Season, 2014

Artistes et scientifiques, des « superpartenaires »* :

Si la séparation de l’art et de la science relève davantage d’un fait que d’une volonté formelle, la frontière entre ces deux disciplines n’a pas toujours existé, notamment aux alentours du XVème au XVIIIème siècle où l’artiste était encore considéré comme un scientifique qui veut représenter la réalité et la nature le plus fidèlement possible.

A la fois créateur et homme de science, le savant désignait alors l’érudit qui cherche à comprendre, analyser et représenter le réel. La césure entre les activités artistiques et scientifiques intervient lorsque les artistes ont délaissé la quête de l’exactitude au profit d’une vision plus subjective du monde.

Néanmoins, artistes et chercheurs ont su conserver des liens étroits, reconnaissant dans la pratique de chacun des points de convergence propre à leur discipline respective.

Aussi a-t-on pu assister à l’apparition de « couples » emblématiques comme  le partenariat entre  le graveur Claude Mellan et les astronomes de renom Peiresc et Gassendi, créateurs d’une carte lunaire remarquable dans l’histoire de la sélénologie ou encore l’amitié entre Maurice Chabas et Camille Flammarion.

Ici, on ne peut manquer d’évoquer la référence à l’ouvrage de Flammarion – L’astronomie populaire – qui aura notamment inspiré la Nuit étoilée de Van Gogh.  

Flammarion - Astronomie populaireVan Gogh - La nuit étoilée + Camille Flammarion - Galaxie des Chiens de Chasse

D’autre part, il n’est pas rare que certains artistes trouvent un écho à leurs propres aspirations dans les travaux et réflexions de quelques éminents scientifiques.

Fruit d’une collaboration entre le peintre Max Ernst et Ilia Zdanevitch, dit Iliazd, poète et éditeur, l’ouvrage mystérieux et illustré : Maximiliana ou l’exercice illégal de l’astronomie s’inscrit comme un manifeste de la fascination des artistes pour les scientifiques astronomes-astrophysiciens.

En effet, lorsqu’Iliazd découvrit Guillaume Tempel, les persécutions qu’il subit et les conditions dans lesquelles il trouva l’étoile Maximiliana, nul doute qu’il trouva en lui un écho au parcours de tous ces individus libres et laissés pour compte qu’il n’eut de cesse de célébrer. Et pour définir poétiquement le langage d’outre-entendement, « zaoum », que lui et quelques autres avaient exploré dans leur jeunesse, c’est tout naturellement vers Max Ernst (anagramme allemand de Stern, « l’étoile ») que le poète se tourna pour réaliser cet hommage à la fois littéraire et artistique à l’un des astrophysiciens le plus brillant mais aussi le plus malchanceux de sa génération.

et Iliazd, Maximiliana ou l’exercice illégal de l’astronomie (2)
Maximiliana ou l’exercice illégal de l’astronomie (détails), illustrations et eaux-fortes de Max Ernst, 1964

 

Parce qu’ils accordent une attention particulière à leur environnement et livrent une interprétation personnelle de ce qu’ils peuvent observer, artistes et scientifiques enrichissent incontestablement notre perception du réel, repoussant toujours un peu plus les limites de nos connaissances.

Empruntant des voies résolument parallèles, art et science affirment donc leurs différences mais semblent trouver l’une dans l’autre une complémentarité salutaire au renouvellement des formes et des idées.

Une alliance aussi singulière que fructueuse officiellement scellée en 2017 via la chaire universitaire Art & Science, née du partenariat entre l’École nationale supérieure des Arts Décoratifs (EnsAD) et l’École Polytechnique.

Pour autant, si le dialogue instauré entre les deux disciplines génère de nouvelles opportunités scientifiques et créatives, l’équilibre des échanges demeure néanmoins tributaire des ambitions de chaque parti.

Car la forte médiatisation de ces collaborations comporte également un risque : celui de développer des conflits d’intérêt. A la charge donc des acteurs des mondes scientifiques et artistiques d’œuvrer main dans la main en faveur de leurs ambitions respectives sans voir en l’autre un pion dans sa propre stratégie communicationnelle.

Marion Spataro

*En physique des particules, le superpartenaire est une particule virtuelle appariée par la théorie de la supersymétrie.

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