L’engagement artistique est-il encore d’actualité ?

Si la définition même de l’engagement revient pour tout un chacun à se mettre au service ou à prendre position pour une cause, une doctrine, un parti politique voire une nation, la question de la portée politique de l’œuvre artistique n’a cessé de se poser, notamment depuis l’essor de l’art conceptuel dans les années 1960, quant à sa capacité de réunir enjeux politiques et esthétiques.

Introduite par Jean-Paul Sartre au milieu du XXème siècle, la notion d’intellectuel engagé s’inscrit toujours dans la contemporanéité des débats artistiques dans la mesure où, héritière du militantisme des mouvements avant-gardistes, la question de l’engagement s’est aujourd’hui émancipée de la figure de l’artiste pour s’intéresser aux caractéristiques formelles de l’œuvre, mais aussi et surtout à son contexte de réalisation.
Le développement de la pensée postmoderne et des pratiques in situ ayant contribué à la réinscription de l’œuvre dans l’espace public, la notion d’engagement artistique se doit désormais de prendre en compte un ensemble de facteurs allant des médiums utilisés à la réception des productions. Par ailleurs, l’observation des pratiques contemporaines dites « engagées » révèle davantage une volonté de générer de nouveaux questionnements vis-à-vis des failles du système actuel que de contribuer à un changement immédiat et radical de la société même.
En ce sens, on peut se demander ce qu’il est advenu de l’idéal avant-gardiste qui aspirait tant à unir révolution esthétique et révolution sociale… La figure sartrienne de l’artiste engagé appartient-elle dorénavant à une époque révolue ?

De l’engagement sartrien au statut « d’éveilleur de conscience » moderne

L’engagement, parce qu’il suppose la liberté dans sa nature profonde, induit inévitablement la prise d’une décision que l’individu n’était pas contraint de prendre. Aussi, puisque l’homme est condamné à être libre et sans cesse appelé à choisir entre différents possibles, on ne peut pas, pour Sartre, ne pas être engagéDe plus, personne ne peut prétendre à la neutralité car le refus même de « choisir » résulte déjà d’un choix : celui de ne pas choisirAutrement dit, la philosophie sartrienne implique que le sujet ne saurait se retirer au sein d’une pure subjectivité.
Mieux encore, celle-ci tente à devenir une obligation morale pour toute personne consciente de sa position au sein de la société, de son rôle et surtout de ses devoirs vis-à-vis de celle-ci. C’est particulièrement le cas de l’intellectuel et, par extension, de l’artiste qui, parce qu’il détient le pouvoir de dévoiler le monde d’un point de vue différent, se doit de s’engager au service de l’intérêt général. Aussi, le terme « d’engagement »  désigne l’attitude d’un intellectuel qui considère l’art comme un moyen d’exprimer ouvertement des idées, qu’elles relèvent ou non de l’art en lui-même. Par ses œuvres, ses actes et ses manifestes, l’artiste affirme donc son opinion avec le devoir de faire de son art un espace d’interpellation du public au regard de la cause défendue ou dénoncée.

C’est ce que fit Pablo Picasso en peignant Guernica, œuvre qu’il soumettra à l’Exposition internationale des Arts et Techniques dans la Vie moderne lors de L’Exposition universelle de 1937 à Paris afin d’attirer l’attention du monde entier sur les conséquences de la guerre civile espagnole.

Guernica, picasso
Guernica, Pablo Picasso, 1937. Huile sur toile, 349.31 × 776.61 cm. Musée Reina Sofía, Madrid

Un engagement profond que l’artiste, s’opposant ouvertement aux forces nationalistes du général Franco, partagea publiquement en déclarant :

« Non, la peinture n’est pas faite pour décorer les appartements, c’est un instrument de guerre offensif et défensif contre l’ennemi. »

A l’instar de Picasso, nombreux sont les artistes qui ont ainsi mis leur art et leur talent au service d’une cause politique, sociale, économique ou philosophiqueNéanmoins, le désengagement certain constaté dans le courant des années 1990 semble traduire une appropriation plus « personnelle » de la notion de « s’engager » de la part des intellectuels porteurs d’une parole critique.

En effet, le terme désignant le fait de s’engager soi-même, à quel engagement premier l’artiste peut prétendre « s’engager » si ce n’est d’abord pour l’art ? A priori donc, l’artiste se consacre à son art. Mais si l’art dit « engagé » s’oppose incontestablement à la théorie de « l’art pour l’art » développée par Théophile Gautier, celui-ci tente, dans sa contemporanéité, à réduire l’écart entre esthétisme et militantisme. Car l’artiste, consciemment ou non, s’engage toujours en tant que membre d’une société établie et son engagement lui confère un certain nombre de responsabilités envers ses publics. Toutefois, cette intervention peut aussi se voir délégitimer lorsqu’on dit qu’un artiste dépasse son strict domaine de compétence. A la charge de l’artiste de choisir alors le niveau de responsabilité qu’il souhaite assumer ainsi que la nature même de son engagement.

Dès lors, il semble que les créateurs contemporains tentent davantage de produire des « brèches artistiques » dans lesquelles s’infiltrer pour faire naître des questionnements, des remises en cause et ce, en ayant recours par exemple, à la dérision ou encore à l’excès comme Thomas Hirschhorn en 2007 avec l’exposition de Jumbo Spoons and Big Cake au Musée d’art contemporain de Montréal.

Thomas H. - Jumbo spoons and Big Cake (détail)
Thomas H. – Jumbo spoons and Big Cake (détail)

 

Thomas H. - Jumbo Spoons and Big CakeUne installation aux allures de farce où les convives, nations représentées par l’objet même des critiques à leur encontre (les Etats-Unis et leurs armes, etc…) se partagent un gâteau siégeant sur un gigantesque édifice constitué de livres sur le racisme, la pauvreté, les guerres, les droits des femmes… 

A l’image de l’œuvre d’Hirschhorn, l’objectif est alors de créer la surprise, le trouble, le choc, afin d’éveiller les consciences.

Des causes et des formes d’engagements multiples

Au début du XXème siècle, le monde porte encore les stigmates de deux guerres mondiales conduisant ainsi les artistes à s’engager dans leur époque autour d’un leitmotiv commun : faire de l’art un foyer de résistance actif. Une ambition certes partagée mais appliquée de manière plurielle en fonction des intérêts de chacun. Néanmoins, le souvenir de l’horreur des combats parvient à convaincre la plupart des artistes et des intellectuels d’œuvrer ensemble pour défendre la paix et la libertéL’ère contemporaine, en revanche, s’affirme davantage comme étant celle du souvenir. Et si la guerre reste toujours une cause d’engagement pour de nombreux artistes, celle-ci se tourne principalement du côté des conflits internationaux ou se conjugue au passé via une approche artistique axée sur la mémoire.

Christian Boltanski - Réserve
Christian Boltanski, Réserves

 

Ainsi, tandis que les street artists JR et Marco ont œuvré pour une meilleure compréhension entre Israéliens et Palestiniens à travers le projet Face 2 Face en 2007, Christian Boltanski a enraciné sa pratique artistique dans une ethnographie du souvenir collectif comme avec la série des Réserves, variation d’installation sur le thème de la disparition réalisée dans les années 1990.

 

Projet Face 2 Face - JR et Marco
Projet Face 2 Face – JR et Marco

Mais si la reconstruction du monde fut une véritable manne pour les artistes d’après-guerre, la surabondance des enjeux et des causes à défendre ou à dénoncer génère désormais une course à l’engagement si effrénée que la création artistique contemporaine tente à s’essouffler quelque peu.

Aussi, on constate qu’à défaut d’inscrire des œuvres dans le temps, la production artistique actuelle se montre plus réactive, jouant sur l’instantanéité de la réponse vis-à-vis d’une problématique donné. C’est notamment le cas de Bansky qui, en 2017, a peint une fresque murale représentant la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne et ce, à tout juste un mois des législatives anticipées à propos de la question du Brexit.

Banksy - Le Brexit
Banksy – Le Brexit, 2017

Enfin, l’essor des nouvelles technologies favorise encore un peu plus l’inscription de la production artistique dans une culture de l’immédiateté au point que l’on peut légitimement se demander si les œuvres ainsi relayées n’appartiennent pas davantage au secteur de la communication politique qu’à celui de la création artistique seule. Dans cette configuration, l’engagement artistique contemporain ne servirait plus une cause esthétique propre à l’artiste mais s’adapterait perpétuellement aux évolutions des causes que le monde demanderait implicitement aux artistes de « traiter ».
Toutefois, si l’engagement des artistes reste évidemment nécessaire voire salutaire, l’époque contemporaine semble alors remettre paradoxalement en cause la liberté de choix de sorte qu’il serait, selon les cas, difficile pour les artistes de ne pas réagir à une cause ou de privilégier un enjeu par rapport à un autre sous peine de porter atteinte à la bien-pensance générale.

En ce sens, peut-on encore prétendre que les artistes s’engagent librement ou bien sont-ils inconsciemment condamnés à s’adapter en permanence aux enjeux d’une sphère artistique résolument polymorphe ? Le débat reste ouvert…

Marion Spataro

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