14-18 : Les artistes de la Grande Guerre

La guerre de 14-18 est « unique »: Premier conflit mondial d’ampleur et d’une violence sans pareil, les pertes humaines sont innombrables; 73 millions de combattants, 35 millions de morts sans compter les milliers de soldats revenus mutilés et marqués à jamais par les atrocités qu’ils ont vues.

Depuis 1914, le service militaire est rendu obligatoire. Les artistes, aussi, ont massivement été mobilisés lors de la Grande Guerre. Les horreurs, dont ils ont été les témoins directs ou non, vont profondément, intrinsèquement modifier leur production.

A l’approche du centenaire de l’armistice de la Première Guerre Mondiale, cet article est l’occasion de revenir sur le traitement pictural fait par les peintres de l’époque, de ce qui aurait dû être la Der des Ders.

L’avant-guerre, une tension en toile de fond 

Au début du XXème siècle, les artistes rompent avec l’académisme à la française. En plein post-impressionnisme, on assiste à l’émergence de courants multiples ; essor du fauvisme, expressionnisme, abstraction, futurisme italien. L’expression est partout, dans tous les pays européens. L’amitié entre artistes dépasse les frontières ; c’est l’époque des cercles d’avant-garde qui se réunissent dans le Paris cosmopolite.

La Grande Guerre vient mettre un coup d’arrêt à cet esprit libertaire et créatif. Le cubisme sera vu comme une menace de l’ordre établi au même titre que le peuple allemand, et il ne survivra pas à la Guerre.

Dès 1910, les artistes perçoivent le conflit dans leur production. Le geste devient brut, plus violent. Certaines franges d’artistes entretiennent une haine envers les allemands, car il ne faut pas oublier que la France a déjà un lourd passif avec l’Allemagne et les souvenirs de la défaite lors de la guerre franco-prussienne marquent encore les esprits.

La Guerre va bouleverser les habitudes des peintres. Différentes catégories d’artistes se distinguent durant le conflit ; ceux qui dénoncent, ceux qui témoignent ou encore ceux qui se politisent.

Le conflit comme source d’inspiration 

L’artiste au service de l’armée française

L’image est employée par le gouvernement de l’époque comme un outil efficace de propagande : Dans les premiers mois des affrontements, certains artistes envoyés au front, sont chargés, par le Ministère de la Guerre, de retranscrire le point de vue « officiel ». ; une vision héroïque et la description d’une guerre propre. Le but étant d’entretenir le patriotisme et alimenter la haine de l’allemand, comme une justification de l’utilité des combats, sans toutefois laisser présager des atrocités à venir.

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Flambeau, Chien de guerre, dessin de Benjamin Rabier, 1916 Source : Gallica.

 

 

La bande dessinée de l’auteur Benjamin Rabier, exception du genre, retrace le parcours de Flambeau, chien de ferme devenu chien de guerre dans son oeuvre éponyme. Patriote, triomphant sur l’ennemi par ses actes héroïques, il participe à la propagande particulièrement auprès des enfants.

La caricature s’installe comme stigmatisation de l’ennemi allemand mais aussi comme « contre pouvoir ». Les dessins publiés dans les journaux satiriques jouent un rôle primordial. Le socialiste et antimilitariste Félix Del Marle y dénonce l’invasion du ‘boche’ mais aussi l’indifférence de la classe dirigeante profitant des retombées économiques.

Exprimer l’horreur

La plupart des d’artistes écrivains, peintre, et musiciens, sont enrôlés dans le conflit. La guerre devient alors le sujet premier. Des écrivains, Apollinaire, Céline, Aragon aux peintres, Braque, Léger ou encore l’allemand Otto Dix, tous ont vu leur production s’assombrir. Ils laissent leur pinceau exprimer l’indicible, comme besoin d’exulter ce dont ils ont été témoins.

Durant la guerre, Braque, s’essaie au camouflage cubiste, floutant ainsi le fond et la forme dans des camaïeux de couleurs grisâtres. Derain, qui passe les quatre années de guerre dans l’artillerie, remplace la peinture par la photographie, témoin plus direct de l’histoire. Fernand Léger, présent à Verdun, écrit à propos du conflit « Il y a dans ce Verdun des sujets tout à fait inattendus et bien faits pour réjouir mon âme cubiste ». Pour lui, tout est ligne, géométrie et mécanique. La Partie de cartes, 1917, retranscrit bien cet état d’esprit. La toile ne représente plus que des corps morcelés. Allégorie des membres des soldats, c’est la déshumanisation portée à son paroxysme.

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La partie de carte, Fernand Léger, 1917

 

Les allemands, quant à eux, retrouvent un expressionnisme, le ton y est forcément grave; l’Explosion de George Grosz ou Max Beckmann avec sa morgue et ses blessés. Otto DIX, engagé dans l’armée allemande, est envoyé au front en France. Il dessine la guerre sur ses carnets, sorte de journal intime du champ de bataille.

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En plein Dada, La Parade amoureuse de Francis Picabia, 1917 (Collection particulière)

En réaction à l’horreur, on voit apparaitre, en 1915, le courant DADA, sorte d’échappatoire. Marqués par un esprit de révolte et de dérision, les artistes dada utilisent des procédés comme le réemploi d’objets industriels, le collage et les attaques contre le conformisme. Les dadaïstes Marcel Duchamp, Francis Picabia, Max Ernst ou encore Kurt Schwitters, en préfiguration du surréalisme, marquent ainsi leur volonté de détruire l’ordre établi.

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Douille gravée, Musée de l’Armée, Paris

La guerre fait naitre de nouveaux sujets mais aussi de nouveaux supports et les sculptures d’obus se multiplient. L’artisanat de tranchée, ou art du poilu, était réalisé entre deux offensives par les soldats postés dans les tranchées.

Matisse fut l’exception. Réformé, il n’a pu participer au combat. La culpabilité de ne pas avoir pu prendre part à l’effort de guerre, le ronge. Il se focalise alors sur sa peinture et se réfugie dans son travail en mettant un point d’honneur à ne rien changer.

L’après-guerre ; la dure reconstruction

Novembre 1918: l’armistice a été signée. La France entame son processus de deuil. Vint alors le douloureux temps de la reconstruction.

De retour du front, de nombreux artistes ressentent le besoin de témoigner des ravages de la guerre. Ils utilisent la peinture comme catharsis. Des peintres locaux, comme Felix Valloton, retranscrivent la vision de leurs villes en ruine et des paysages détruits.  Les Allemands adhèrent à un réalisme noir. Otto Dix nous montre sa vision tourmentée des gueules cassées dans son oeuvre Les joueurs de skat 1920, mettant en scène les témoins mutilés d’un passé déchirant, mêlant résilience et aspiration à une vie normale. L’expressionnisme allemand mêle force et agressivité tant dans le trait que dans le sujet. Ils expriment l’insoutenable pour choquer le spectateur. Quelques années plus tard, ces toiles seront considérées comme des oeuvres dégénérées et vont être confisquées sous le IIIème Reich.

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«Les joueurs de Skat » Otto Dix, 1920, 
Neue Nationalgalerie, Berlin (Allemagne)

 

En Russie, Marc Chagall est un témoin indirect de la guerre. Il questionne le lien entre la guerre, le combat et le deuil par des lignes exacerbées, des couleurs criardes contrastées, mimant la sensation d’angoisse ressentie au front et ses conséquences.

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Monument aux Morts, Paul Dardé, Lodève, 1922

 

Le deuil passe également par la construction d’édifices. Le devoir de mémoire s’impose comme une nécessité pour les citoyens. Les sculpteurs, sur commande des villages, rendent hommage à leurs défunts par la réalisation de monuments aux morts.  

 

 

 

Artistes allemands ou français, tous ont dénoncé cette guerre totale et sa barbarie. Ce triste chapitre de l’histoire a transformé le rapport à la peinture, une macabre parenthèse dans la production de chacun. Il a fallu du temps pour effacer les références morbides et apaiser les âmes meurtries. Le ton dramatique va peu à peu laisser place à un besoin de vivre, plus fort, dans l’entre-deux-guerres. Ceci sera sans présager des violences qui se profileront quelques années plus tard, lors de la seconde Guerre Mondiale.

 

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