Le réalisme socialiste de l’Internationale à la mondialisation

L’art par la face est #5

Quand, en 1933, Diego Rivera esquisse le visage de Lénine sur la fresque murale qu’il destine au Rockfeller Center, il est un des représentants les plus populaires du réalisme socialiste international que rêve de voir émerger l’URSS. Aussitôt après l’avoir payé (et dédommagé par avance) son commanditaire détruit ce qu’il considère comme rien de plus qu’une œuvre de propagande. Mais l’œuvre de Diego Rivera ne saurait se résumer à cela. Sa reconstitution par l’artiste lui-même au  Palais des Beaux-Arts de Mexico, où elle est toujours visible, nous le prouve.

Illustration 1 - L'homme contrôleur de l'univers de Diego Rivera - 1934
Diego Rivera, L’homme contrôleur de l’univers, fresque – 1934, Palais des Beaux-Arts de Mexico

L’art du peuple

L’art mexicain est un représentant célèbre de l’internationalisation du concept de réalisme socialiste dans l’art. A l’instar de la peinture soviétique, les fresques murales mexicaines visent le développement d’un art en lien étroit avec le peuple, avec sa réalité sociale et politique, tout en gardant une portée esthétique.

Cette création se développe en parallèle de la soviétique et ne la prend pas pour modèle. C’est même le contraire car la plupart des artistes des pays satellites, dont la RDA, préféreront les  les œuvres d’un Diego Rivera ou d’un David Siqueiros plutôt que celles jugées trop réductrices d’artistes « russes ».

Cette image rétrograde colle au réalisme soviétique depuis qu’il est devenu stalinien et totalitaire. L’arrivée de Kroutchtchev ne changera rien au contrôle des réalisations artistiques par l’État même s’il desserrera un peu l’étreinte et conduira à une représentation moins idéalisée, plus brute, et qui aboutira au « style sévère ».

Comme l’explique Maria Rapoport,

« pour beaucoup de personnes de ma génération, nées en URSS mais qui ont fait leurs études en Russie, l’art soviétique était quelque chose de négatif, à rejeter en raison de son caractère idéologique très strict ».

De la même façon, en RDA, lorsque le parti réalise en 1956 une enquête sur l’opinion des artistes de Dresde concernant le réalisme pictural provenant de Moscou, c’est un rejet quasi unanime qui s’exprime.

Financer l’art pour le contrôler

Pour contrer cela, le Parti n’hésite pas à financer directement des groupes d’artistes étrangers (Tendenzen en RFA) pour prouver l’internationalisation de son esthétique. Il multiplie également les échanges entre les peintres « russes » et ceux de ses Etats satellites. Mais c’est aussi le temps pour lui de consacrer le modernisme des expériences figuratives communistes conçues à la périphérie du bloc soviétique : Diego Rivera et Pablo Picasso exposés en 1956 à Moscou, l’Italien Renato Guttuso en 1961, Fernand Léger en 1963, André Fougeron (lien article DT Fougeron) en 1968…

Berlin-Est voit la naissance du festival Intergraphik qui l’ouvre véritablement sur l’extérieur. Les États satellites tentent encore de conjuguer histoire nationale et appartenance au bloc soviétique. Un des exemples les plus frappants est le tableau Neuererdiskussion, réalisé en 1969 par Willi Neubert, œuvre majeure de l’art est-allemand, qui fait ostensiblement référence à la toile La Discussione de Renato Guttuso de 1960.

 

« À travers les échanges artistiques internationaux, les autorités est-allemandes poursuivent dorénavant d’autres buts que la création d’un art communiste. Il s’agit d’une part d’ouvrir la RDA au commerce de l’art ouest-européen et d’amener des devises en vendant des objets d’art. La stratégie porte rapidement ses fruits, puisque le riche collectionneur et industriel Peter Ludwig achète à partir de 1977 un grand nombre d’œuvres, bientôt suivi par des galeries ouest-allemandes. »

Il faudra attendre les années 1990 pour que le marché de l’art pénètre véritablement le bloc communiste jusqu’à Moscou. De nombreux collectionneurs profitent de cette ouverture hors-cote pour grossir leurs collections d’art russe à peu de frais. Raymond Johnson, marchand d’art américain, constitue une collection qui est à l’origine du Musée d’Art russe de Minneapolis. Peu à peu, les expositions se multiplient et les œuvres des meilleurs artistes voient leur prix flamber dans les maisons d’enchères, réhabilitant des œuvres considérées, peu de temps auparavant, comme univoques et kitsch. Il s’agit désormais donner de la mesure à cet engouement.

Si Rockfeller avait anticipé cela, nul doute qu’il n’aurait pas détruit la fresque commandée à Diego Rivera.

Stéphane Drozd

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