[ANALYSE] Goya, Saturne dévorant un de ses fils, 1823

Horreur, folie, cannibalisme : tout est réuni pour nous effrayer dans ce tableau de Goya (1746-1828). C’est une des “peintures noires” réalisées entre 1819 et 1823, directement sur les murs de sa maison. La scène fait référence à la mythologie grecque, où Saturne dévore tous ses fils pour ne pas qu’ils prennent sa place de roi des titans. Je vous propose de découvrir cette représentation particulière, opposée au reste de la production de Goya.

Les “peintures noires”

Février 1819 : à 73 ans, Goya achète une maison de campagne avec vue sur Madrid. Il semble qu’elle lui soit prédestinée, portant le surnom de “maison du sourd” à cause d’un précédent propriétaire ; l’artiste l’est aussi depuis 1792. A l’emménagement, sa santé est fragile. Il se met très vite à peindre directement sur le plâtre des murs de sa maison. Il ne s’agit pas de commandes, mais bien de créer pour lui même et ses proches. Ce n’est qu’après sa mort qu’elles furent transférées sur des toiles puis au Prado. Ces créations reflètent la liberté de création de l’artiste : peut-être y trouve-t-on des réponses sur ses aspirations profondes ?

La violence et l’ambiance des scènes marquent une rupture nette avec les portraits princiers et les scènes champêtres auxquels il s’est souvent consacré. Il s’intéressait en réalité aux pires aspects de l’humain depuis plusieurs décennies, notamment dans ses gravures. On considère souvent ces fresques comme une étude du comportement humain, mais elles ont été interprétées de bien des manières.

Violence pure

Le tableau sur lequel j’attire votre attention fait vraisemblablement partie de ceux qui décoraient sa salle à manger. Le titre a été donné après la mort de Goya, car aucun de ces sujets n’en avait reçu. Et pour cause, puisqu’ils n’étaient pas voués à être exposés au public. Le lieu de réalisation nous renvoie ironiquement au sujet principal de la scène : on y voit un acte de cannibalisme, le plus grand tabou alimentaire. La palette de couleurs est très restreinte, composée de bruns et de beiges rehaussés par le rouge du sang qui tranche. Cela s’explique par la volonté de Goya de montrer ces images dans l’obscurité. Ici, on imagine que seul le visage et les yeux de Saturne devaient ressortir, avec le corps encadré de sang de l’enfant dévoré.

Francisco de Goya, Sans titre dit Saturne dévorant un de ses fils, 1819-1823
Francisco de Goya, Sans titre dit Saturne dévorant un de ses fils, 1819-1823. Huile sur plâtre transférée sur toile, 146 × 83 cm, Musée du Prado à Madrid. Crédits : LEEMAGE – AFP

La consommation du corps est au cœur de la représentation, d’une grande simplicité. En dehors de cet agissement et de la taille de Saturne qui apparaît gigantesque, dépassant de l’espace pictural et nous donnant sa nature de Titan, aucun élément n’est livré. C’est avant tout la folie qui nous est montrée, par les traits du visage, déformés, les cheveux ébouriffés et les yeux exorbités. La monstruosité de la scène est accentuée par l’aspect adulte du corps qui est mangé. Selon la légende, depuis que le dieu avait été prévenu qu’il serait chassé du royaume par son fils, il dévorait sa progéniture dès la naissance. Ici, ce n’est pas le cas. Il est possible que Goya ait eu connaissance du tableau de Rubens sur le même sujet, bien différent.

Pierre Paul Rubens, Saturne, père de Jupiter, dévore un de ses fils, 1636.
Pierre Paul Rubens, Saturne, père de Jupiter, dévore un de ses fils, 1636. Huile sur toile, 180 cm x 87 cm, Musée du Prado à Madrid. Crédits : Wikipédia

On y voit effectivement un nourrisson sans défenses : il semble que Goya s’en soit éloigné pour accentuer la violence de la scène. Le geste en est encore plus bestial, puisqu’ici l’enfant est presque adulte et n’a plus de tête, perdant son identité et son humanité. De plus, Saturne le tient avec ses deux mains dans une prise assurée, semblant les enfoncer dans le corps tout en arrachant les membres avec ses dents. Mais le visage fixé sur nous semble horrifié et presque effrayé : aurait-il des remords ?

Francisco de Goya, Sans titre dit Saturne dévorant un de ses fils, 1819-1823. Détail.
Francisco de Goya, Sans titre dit Saturne dévorant un de ses fils, 1819-1823. Détail. Huile sur plâtre transférée sur toile, 146 × 83 cm, Musée du Prado à Madrid. Crédits : LEEMAGE – AFP

 

Le prétexte mythologique ?

Pour certains, la simplicité de cette représentation permet de la voir comme l’allégorie de nombreuses choses. Peut-être s’agit-il du conflit entre jeunesse et vieillesse, ou encore de la colère du divin. Il semble aussi possible qu’on ait sous les yeux le symbole des maux de la société espagnole : le pays vivait des années difficiles au début du XIXe siècle avec l’occupation napoléonienne, et avec différents conflits dans lesquels le pays envoyait ses habitants. Francisco de Goya lui-même souffrait physiquement de ses nombreux problèmes de santé : peut-être s’agit-il aussi d’une représentation de la souffrance physique et mentale induite par la peur de quelque chose. Car Saturne est un personnage effrayé, qui agit de manière atroce pour se sauver d’une menace.

Quelle que soit la volonté de l’artiste, cette fresque est extrêmement moderne. A un moment où un Néo-classicisme précis et lumineux domine, il peint avec une touche libre, une palette restreinte et une grande violence. Avec cette image sombre, Goya pose les jalons du Romantisme noir.

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