Le réalisme socialiste soviétique : une réalité politique ?

L’art face Est #4

Alors que la question de la liberté de l’artiste est toujours aussi brûlante dans l’actuelle Russie, il est surprenant de constater le retour en grâce récent du réalisme socialiste soviétique. Que ce symbole de l’oppression des créateurs soit ainsi mis en avant pose question d’autant plus que certains, comme Matthew Bourne (critique d’art et galeriste), n’hésitent pas à en faire l’élément majeur supplantant même l’avant-garde russe au XXème siècle. Avant d’étudier cette postérité du réalisme et ses échos mondiaux, nous devons d’abord nous intéresser à sa genèse.

L’idéologie avant l’esthétique

Quand la révolution advient en 1917, c’est en effet l’avant-garde qui occupe le devant de la scène. En 1905, Lénine avait affirmé dans un article l’indépendance de l’art par rapport à l’idéologie.  Mais très vite, les choses évoluent :

« Dans la République soviétique des ouvriers et des paysans, tout l’enseignement, tant dans le domaine de l’éducation politique en général que, plus spécialement, dans celui de l’art, doit être pénétré de l’esprit de la lutte de classe du prolétariat pour la réalisation victorieuse des objectifs de sa dictature, c’est-à-dire pour le renversement de la bourgeoisie, pour l’abolition des classes, pour la suppression de toute exploitation de l’homme par l’homme. »

Lénine, De la culture prolétarienne, 8 octobre 1920, Œuvres, t. 31, pp. 327-328

Evdokiya Usikova, Lénine avec des paysans, 1959
Evdokiya Usikova (1913 – 1996, Ukraine), Lénine avec des paysans, 1959, huile sur toile, 133cm x 197cm.

Le réalisme socialiste n’est donc pas une esthétique mais une doctrine. S’il rejette toutes les expériences formelles au-delà du post-fauvisme (expressionnisme, cubisme, constructivisme, futurisme, minimalisme, surréalisme, etc.), il a en apparence laissé une marge esthétique aux artistes. Cependant, c’est sur la mimesis que doivent s’appuyer la plupart des artistes soviétiques officiels. Seule l’affiche de propagande conserve de manière surprenante, des caractères propres aux formes avant-gardistes, par ailleurs honnies : en 1927 Malévitch, figure de proue du suprématisme, tombe en disgrâce en URSS (voir illustration 2). La mimesis n’est plus ici la représentation de l’image de la nature dans la perfection de ses formes mais celle idéale de l’homme communiste et des temps forts de son évolution (symbolisés par le monde construit par les dirigeants du parti). C’est à une véritable réécriture de l’Histoire que nous assistons.

Affiche de propagande soviétique, 1927
Seul un parti armé d’une théorie avancée peut combattre avec succès (Only a party armed with an advanced theory can fight succesfully), affiche de propagande, 1927.

« Il n’y a pas de faits, rien que des interprétations »

La fameuse formule stalinienne est révélatrice du rapport de l’URSS à la réalité, à la vérité et au récit. C’est à partir de ce lien que veut se construire le régime et que découle l’esthétique qu’il impose.

« Le discours soviétique officiel décrit progressivement la réalité du pays en termes qui ne correspondent pas à l’expérience commune, comme si les mots pouvaient créer les choses. »

Todorov Tzvetan, Le triomphe de l’artiste, Flammarion – Versilio, p.27

Peu importe que la vérité d’aujourd’hui efface les noms de ceux qui faisaient celle d’hier. Les purges sont comme des repentirs d’artistes qui veulent représenter un monde parfait, une véritable imagerie canonique de l’histoire sans cesse réécrite de l’Union soviétique.

Une avant-garde prolétarienne

Cela explique comment nous allons passer d’une avant-garde esthétique en 1920 à une prolétarienne en 1950. Car si les formulations sont encore hésitantes dans les années 30, on assiste ensuite à une véritable codification qui conduira à l’émergence du « jdanovisme artistique ». C’est ainsi que des œuvres produites avant 1939 avec l’approbation du parti seront déclarées hétérodoxes en 1948.

La révolution artistique soviétique n’est finalement rien d’autre que le combat d’arrière-garde d’une élite qui fait une révolution selon des critères du XIXème siècle sans jamais saisir l’essence même du moderne. Tant et si bien que la voie de l’autarcie culturelle imposée à l’Union soviétique après 1948 par Jdanov, paraît devoir être entendue comme la volonté de rattraper, pour l’accomplir, une modernité que l’Occident aurait trahie avec la dégénérescence des avant-gardes et leur influence « néfaste » sur les travailleurs.

Stéphane Drozd

         Pour lire les précédents articles sur le sujet :

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