[ANALYSE] Elmgreen et Dragset, L’Oreille de Van Gogh

New-York, été 2016. Les passants s’interrogent devant une piscine installée à la verticale sur le parvis du Rockefeller Center, immense complexe commercial. Serait-ce une publicité ? Une sculpture ? La réponse n’est pas si simple mais joue avec ces deux aspects.

elgreen-dragst-van-goghs-ear
Elmgreen & Dragset, Van Gogh’s Ear, New-York, 2016 9mx4.5m, matériaux multiples © Photography courtesy of the artists and Public Art Fund

Le marché de l’art remis en question

Depuis 1998, le Public Art Fund (un organisme culturel à but non lucratif) invite chaque année des artistes à venir exposer pour les millions de personnes qui passent devant le Rockefeller Center, un centre des affaires et du luxe à New-York. Après Jeff Koons et Louise Bourgeois, c’était au tour du duo d’artistes scandinaves Elmgreen & Dragset. On les connaît surtout parce qu’ils ont installé une fausse boutique Prada dans le désert Texan en 2005, mais ils ne se restreignent à aucun domaine. Ce qui les intéresse, c’est d’avoir un esprit critique face à notre société, et de pousser le spectateur à s’interroger. On en conclut que dans notre cas, il ne s’agit pas « que » d’une piscine !

Pour cette œuvre monumentale intitulée Van Gogh’s Ear (L’oreille de Van Gogh), les artistes se réclament ouvertement de la tradition des « Ready-Made« , instituée par Marcel Duchamp (1887-1968) en 1913. Ce dernier l’a très bien exprimé, il a cherché à remettre en question tout le fonctionnement de l’œuvre d’art et de son marché. Il a constaté que dans le processus de création d’une toile peinte, peu d’éléments étaient réellement « faits » par l’artiste : si on retire les pinceaux, la peinture, la toile et le cadre, il ne reste que l’idée et l’acte de création. Duchamp n’a conservé que cet aspect en prenant un objet déjà existant, « tout fait » et donc « Ready-Made« , et en le signant.

“Ready-Made : objet usuel promu à la dignité d’œuvre d’art par le simple choix de l’artiste”

(Dictionnaire abrégé du Surréalisme, André Breton, 1938)

Son intention de bousculer l’univers de l’art a été une réussite : sa Fontaine a fait scandale en 1917, et son travail a été une des bases du mouvement Dada. Mais surtout, de nombreux artistes ont repris ce mode de fonctionnement.

S’agirait-il donc uniquement d’une piscine, installée là pour contrer la notion d’œuvre d’art et choquer le public ? En réalité, pas du tout. Ou plutôt, pas uniquement. S’il existe une analogie évidente et assumée entre ce travail et Fontaine, qui présentait un urinoir renversé à la verticale, nos artistes ont poussé leur démarche bien au-delà.

Une vrai-fausse piscine

Tout d’abord, cette piscine a été entièrement pensée et conçue par Michael Elmgreen et Ingar Dragset, avant d’être fabriquée sur mesure. On s’éloigne directement du Ready-Made, puisqu’il ne s’agit donc ni d’un objet usuel, ni d’une production en série. De même, ils ont imaginé Van Gogh’s Ear comme une sculpture, qui devait être visuellement intéressante et belle. On croirait voir une véritable piscine, objet totalement déraciné de son environnement habituel, puisqu’inutilisable dans ce centre des affaires. D’ailleurs, la symbolique de l’objet est essentielle, puisque ce type de piscine rappelle celles qui étaient présentes dans les villas californiennes des années 1950, symboles du rêve américain !

Le duo d’artistes avoue avoir une fascination pour les piscines, rares en Scandinavie, née des travaux d’Ed Ruscha et de David Hockney. On se retrouve aussi face à une mise en opposition de l’espace privé et de celui du centre commercial, public et superficiel. Ils  questionnent ainsi cet aspect de la culture américaine.

Par le titre, une nouvelle dimension fait le contre-pied de la recherche du luxe et du confort. La forme particulière ce ces piscines leur a rappelé celle d’une oreille. Et par extension celle de Van Gogh, mythique, qu’il s’est tranchée en 1889. Pour eux, elle représente la solitude, la dureté de la vie, en opposition totale avec la vocation du Rockefeller Center et des piscines privées de manière générale. Ils jouaient ainsi de l’ironie en appelant à la réflexion le passant qui partait faire son shopping.

Céline Giraud

Pour nos lecteurs lyonnais, n’oubliez pas que vous pouvez facilement aller voir une oeuvre d’Elmgreen & Dragset, puisque leur sculpture The Weight of One Self se trouve juste devant le palais de justice de la ville !

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s