[DOSSIER] Les bas instincts de l’art

Mondrian Lart est-il de plus en plus violent ? Nous nous sommes habitués à ce que les créations dénoncent, interpellent, amusent, racontent, se jouent de nos sens… Mais nous violentent ? La première fois que j’ai été confrontée à ce dilemme fut avec le travail d’Andres Serrano.

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Andres Serrano, Knifed To Death I, 1992

Photographe, il montre des corps selon une symbolique religieuse ; il est un provocateur notoire aimant jouer avec les normes de la bienséance, notamment dans sa série The MorgueNaïvement, je pensais que l’artiste y avait mis en scène ses protagonistes en les maquillant. Sauf que non, ils étaient bien morts ; certains y sont allongés ensanglantés et d’autres recousus. Encore aujourd’hui, je reste réticente lorsqu’il s’agit de voir du “Serrano”. Parce que l’art, lui, n’est pas naïf. Le fourbe.

En ce moment, au Musée d’Art Contemporain de Lyon se déroule une exposition autour du très engagé Adel Abdessemed. Bien connu pour ses travaux heurtant les sensibilités, l’artiste fait souvent parler de lui. Et à peine débuté, l’événement au MAC fait déjà énormément de bruit à cause d’une installation bien précise.

Une vidéo montre des poulets vivants en feu, accrochés par les pattes. Nommée Printemps, elle n’est pas sans rappeler les révoltes sociales et politiques arabes. Abdessemed entend y condamner toutes les violences subies, celles connues du monde mais qui continuent malgré les nombreuses alertes. Si son travail part d’un bon sentiment, il a suffit d’un grain de sable pour enrayer la machine : un spectateur, particulièrement offensé, a contacté divers associations de défense pour les droits des animaux et de là… l’installation a essuyé les plâtres ! Eh oui, le public étant de plus en plus conscient du mauvais traitement que connaissent nos amis à poils et à plumes, le procès fut sans appel. Et de nos jours, malheureusement – ou heureusement – les réseaux sociaux l’emportent souvent. Le musée, tout comme l’auteur, devait s’y attendre. Bien qu’un communiqué ait été donné expliquant les démarches artistiques de Printemps, le retour de bâton reste douloureux. Et je m’interroge : on ne montre pas ce genre de production sans en connaître les conséquences, alors pourquoi la retirer ?

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La noirceur se dénonce

La représentation de la violence dans l’art n’est ni inhabituelle ni contemporaine. Des mouvements s’y consacrent d’ailleurs comme le Romantisme noir. Terme apparu dans les années 1930 avec les travaux de Mario Praz (en littérature), cet élan serait particulièrement significatif durant la jeunesse des artistes car il explore l’inconscient, les désirs refoulés, les doutes concernant le monde et Dieu. La mort comme néant devient à ce moment là une obsession. Le Romantisme noir fait donc naître de l’étrange, de l’anormal et du fantastique dans le quotidien.

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Paul Gauguin, L’Univers est créé, [2e état], gravure sur bois, bibliothèque de l’INHA, EM GAUGUIN 12. Cliché INHA. http://www.purl.org/yoolib/inha/5741
La première fois qu’on entend parler de cet attrait pour la noirceur c’est après la Révolution française, au même moment que les Lumières. Parce que les repères moraux, politiques et religieux venaient d’être ravagés par les citoyens et les nouvelles théories sociales, certains ont perdu pied. C’est là l’expression d’une véritable terreur, de l’incroyance et des doutes concernant l’avenir. Annie Le Brun (critique littéraire) y voyait aussi un moyen d’exprimer les pulsions : les lumières offraient la liberté et cette liberté allait jusqu’à l’exploration des parts sombres et des pulsions corporelles. Les avancées technologiques y étaient aussi pour quelques choses : le darwinisme laissait penser l’humain sous des formes monstrueuses. Et les artistes étaient sensibles à ces questions puis à l’air ambiant. Paul Gauguin, par exemple, a livré de nombreuses œuvres sombres avant celles plus colorées que nous connaissons mieux.

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Neïl Beloufa, L’Ennemi de mon ennemi, 2016. Installation au Palais de Tokyo.

Aujourd’hui encore les artistes prennent part aux débats sociaux, comme Neïl Beloufa, visible au Palais de Tokyo à Paris. Dans l’installation L’Ennemi de mon ennemi, il tend à montrer les manières dont il perçoit l’histoire contemporaine, entre guerre politique, slogans, et destruction de l’humanisme.

La folie de l’humain

Ainsi l’art est un témoin de la société – comme on l’a souvent répété dans cette revue. Si on retrouve de la violence dans l’art, sans doute est-ce parce qu’elle même l’est.

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Pour certains spectateurs, les créations artistiques peuvent être de plus en plus violentes. Mais encore faudrait-il reconnaître ici que les sensibilités sont bien différentes d’un individu à l’autre. Aussi, ce que je pouvais trouver critiquable dans l’utilisation des animaux, d’autres pouvaient y trouver du positif. L’exposition au MAC ne fait donc pas exception. On aura beau me répéter que les poulets ne souffraient pas, sans consentement possible, de telles pendaisons me laissent dubitative. Je comprends la dénonciation mais il me semble que la réalisation est maladroite.

Ainsi, si nous vivons différemment la violence, poser la question du crescendo de celle-ci est-il juste ? Et puis, quelle est cette violence ?

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Francisco de Goya (1746-1828), « Le Songe de la raison engendre des monstres », planche 43 du cycle « Les Caprices », 1797-1799. Eau-forte et aquatinte, 18 x 12,2 cm. Musée de Francfort-sur-le-Main. (URSULA EDELMANN – ARTOTHEK

Vers 1792, Goya, qui connaissait la gloire, entrait dans des années perturbées : d’abord, une surdité maladive s’abattit sur lui, puis l’amour lui fit défaut. De là, son enthousiasme en prit un coup, le faisant pencher vers des gravures plus sombres. Il se mit à représenter la perversité qui se déchaîne au nom de l’autorité et du bon droit comme les Désastres de la guerre, et ce qui dépasse la raison. Son engagement devint alors politique.

Dans Le songe de la raison engendre des monstres (Les caprices), Goya entend dire que l’atroce est causée par nous autres. Les animaux nocturnes et monstres viennent hanter nos nuits, nos songes et deviennent source de violence. Ainsi, cette dernière est faite par des humains sur des humains, ce que les artistes contemporains critiquent également. La folie – si on peut dire – joue donc sur deux tableaux : l’artiste qui la dénonce et qui la ressent.

Expier ses péchés

Finalement, ce n’est pas la violence qui a changé mais la manière dont les artistes la représentent : les peintures de bataille, torture, viol, enlèvement sont nombreuses. Pour autant, on ne leur fait pas le même procès. Au contraire, on s’extasie devant ces représentations, reconnaissant les prouesses techniques. Alors qu’est-ce qui a changé aujourd’hui ? Sans doute sont-elles plus crues et réalistes et ce, malgré des trucages comme chez Abdessemed.

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David, L’enlévement des sabines, Musée du Louvre, Paris

Selon Aristote, l’art a une tâche morale : celle de purifier les passions humaines. Il opère une catharsis. Le débat autour de Printemps révèle encore cela et replace ces vieilles théories dans les discussions. En effet, les reproches fait aux travaux mettant en scène la violence sont semblables : les artistes donneraient des modèles à reproduire aux spectateurs les plus fragiles. Ils leur apprendraient la violence. C’est donc dire : le spectateur est un réceptacle passif.

Or, si j’ai été choquée par la photo de Serrano ce n’est pas uniquement parce qu’elle montrait l’atroce dans sa substance mais aussi parce que je n’étais pas préparée à la voir. On ne reçoit pas tous la violence de la même manière, pour certains il faut se préparer, d’autant plus si elle est vraie. C’est une erreur de penser que le regardeur est inactif devant une création : elle nous parle, se réfère à des expériences, à notre intimité, nos morales. Et la violence, contrairement à la joie, nous ramène à des sentiments négatifs qu’on ne cherche pas à vivre. Elle n’est pas divertissante. Ce type d’art ne distraie pas.

« C’est ce qui arrive quand on crée des œuvres provocantes sur le plan émotionnel, ça divise les gens des deux côtés de la barrière »

Andres Serrano à propos de son travail

A - Mondrian

u vu de ces artistes, il serait plus juste de parler de violence au pluriel. Il y en a plusieurs sortes : celles qu’on inflige, reçoit, subit. L’intensité n’est jamais la même et nous les vivons de différentes manières. De plus, il n’y a aucune raison de leur offrir un traitement différent sous prétexte d’une certaine catharsis. Certes, ce sentiment est plus délicat et subtil une fois discuté ou exhibé sur la place publique puisqu’il provoque des réactions contestataires et demande donc d’être traité en conséquence. Mais ne nous tromperions-nous pas de cible lorsque nous condamnons sans procès les artistes provocateurs ? Ne faudrait-il pas d’abord écouter ce qu’ils cherchent à nous dire avant d’échauffer nos esprits et les injurier ?

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2 commentaires

  1. Merci pour cette réflexion inspirante. Les nouveaux médias utilisés en art sont sûrement pour beaucoup dans les réactions horrifiées. En peinture, ces poulets en flammes n’auraient pas provoqué ce tollé. Et Adel Abdessemed, pour sa performance, portait une combinaison ignifugée et n’était pas suspendu par les pieds. L’utilisation d’êtres vivants, évidemment sans leur consentement, me parait affligeante et superflue en art, même si la censure l’est aussi. A chaque époque ses moyens, d’accord, mais sa conscience aussi.

    Aimé par 1 personne

    • Et merci à vous pour ce commentaire ! Je suis d’accord, les nouveaux moyens techniques jouent dans ce sentiment. Certaines peintures qu’on admire aujourd’hui ont aussi su horrifier (je pense aux Massacre des Innocents de Poussin), alors peut-être qu’un jour ces vidéos artistiques connaîtront le même sort. La conscience et la morale sont deux choses bien modulables !
      Alicia

      Aimé par 1 personne

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