[ANALYSE] Marcel Duchamp en Rrose Sélavy, Man Ray

Deux ans après le scandale provoqué par Fontaine, Rrose Sélavy commence à signer des créations tout aussi provocantes. Si on voit des similitudes entre ces travaux, c’est parce qu’il s’agit de l’alter-égo féminin de Marcel Duchamp : entre 1919 et 1967, il a signé 19 réalisations sous ce nom. Il cherchait alors à placer la vie et le quotidien au cœur de son travail. La volonté de créer une identité en soulevant des questions sociales est apparue logiquement. Mais au-delà du simple pseudonyme et de la signature, le personnage de Rrose est devenu une création artistique à part entière.

“Du dos de la cuillère au cul de la douairière”

C’est par la signature d’une oeuvre en 1919 que le nom apparaît pour la première fois. Duchamp a expliqué ce choix simplement : étant catholique et conscient des montées de l’antisémitisme, il cherchait une “consonance juive”. Ne trouvant pas de nom qui lui convenait, il en est venu à penser au changement de sexe. A un moment où le féminisme commençait à faire débat en France, quelle modification plus radicale que celle-ci ? Il a alors pris le prénom qu’il trouvait “le plus laid”. En s’identifiant à une femme de religion juive, il apporte une réponse symbolique à l’antisémitisme et au sexisme.

Marcel Duchamp, note Rrose Sélavy
Marcel Duchamp, note, 1912-1968, Stylo-bille bleu sur papier jaune ligné déchiré, 12,3 x 20,2 cm. Crédit photographique : © Georges Meguerditchian – Centre Pompidou, MNAM-CCI © succession Marcel Duchamp/ Adagp, Paris

Ce n’est qu’après ces questionnements que s’ajoute le second R dans “Rrose Sélavy”. Il forme un jeu de mot essentiel puisqu’il faut le comprendre comme “Éros, c’est la vie”. Le personnage est ainsi sexualisé, au balbutiement des questions liées au genre. C’est d‘ailleurs volontairement à Rrose qu’il prête les calembours les plus graveleux, notamment : « Question d’hygiène intime : Faut-il mettre la moelle de l’épée dans le poil de l’aimée ? » ou encore « Du dos de la cuillère au cul de la douairière ». L’artiste affirme là que les femmes aussi ont le droit de soulever ces questions et de faire de l’humour. Rrose Sélavy est une femme moderne et libérée, artiste plasticienne et de l’écrit. II s’amuse tellement de ce personnage, qu’il finit par l’incarner physiquement.

L’icône de la postérité

En 1920, il se maquille, se pare de bijoux et revêt une tenue féminine pour poser devant l’objectif de son ami Man Ray. On ne retient aujourd’hui que quelques photos qui le montrent dans différentes tenues. Certaines sont dédicacées “Lovingly, Rrose Sélavy”, rappelant les stars de cinéma de l’époque.

 

 

 

Les photographies reprennent d’ailleurs les codes des photographies de studio qui circulaient : regard langoureux, posture des mains, fourrure précieuse. Les tenues choisies accentuent encore cette idée, comme le cadrage minutieux.

 

 

En plus de faire référence à la mode des icônes, la signature consacre ce portrait comme une création artistique. Certains y ont vu une démarche dada, sans recherche de sens au delà de l’amusement du créateur et de moqueries du monde de l’art. Je crois, pourtant, qu’il est difficile de se limiter à ce postulat puisque Rrose Sélavy a occupé Marcel Duchamp pendant une grande partie de sa vie. Les photographies prises par Man Ray ont en plus été utilisées à différentes reprises pour figurer sur des formes de ready-made bien particulières.

Marcel Duchamp, Ready-made aidé, Belle Haleine, eau de Voilette, 1921
Marcel Duchamp, Belle Haleine, eau de Voilette, 1921. Ready-made aidé signé Rrose Sélavy. New York, collection privée

Pour comprendre toute l’importance de cet alter-ego, il faut se pencher sur une œuvre portant son nom. La première créée est un flacon de parfum transformé, appelé Belle Haleine, Eau de Voilette. La bouteille est décorée du portrait et des initiales du personnage. On peut en déduire logiquement que le parfum serait fait de l’haleine de Rrose. Et si on suit la théorie développée par Marc Voyer sur son site consacré au Centenaire Duchamp, cet hétéronyme de l’artiste représente en fait la postérité, puisque c’est par sa décision (et sa signature) que l’oeuvre existe. Ainsi, ce flacon contiendrait de l’essence de postérité. Si on suit ce raisonnement jusqu’au bout, on comprend l’importance de Rrose : elle est l’aboutissement personnifié des réflexions de Duchamp sur la critique et la notion d’art. C’est le geste de signer, effectué par Rrose Sélavy, qui consacre l’oeuvre. Dans ce cas, ses déclarations deviennent métaphoriquement le discours critique autour des œuvres. Vous avez saisi ? D’un coup, la critique se résume à des contrepèteries graveleuses. Malin, l’artiste !

Par Rrose Sélavy, c’est l’ensemble de ses interrogations que cristallise Marcel Duchamp. Elle incarne également la modernité de la pensée de l’artiste : dès 1920 il affirme l’importance des femmes artistes, qui signent leurs œuvres, ont droit à l’humour et soulèvent des sujets que la société réserve habituellement aux hommes. En un mot, pour Duchamp la femme doit être libre.

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