Sarah Waiswa, Étrangère en terre familière

« Le corps de Yohana Bahati, un bébé albinos de 18 mois, enlevé samedi dans le nord de la Tanzanie, a été retrouvé mutilé dans une forêt. (…) Ses bras et jambes ont été amputés (…). »
« Un bébé albinos enlevé et tué en Tanzanie », Le Monde, 18 février 2015.

Depuis la fin des années 1990, les crimes rituels condamnant les albinos se font de plus en plus nombreux en Afrique subsaharienne. L’albinisme est une maladie génétique qui entraîne une absence ou une diminution de la mélanine dans la peau, les yeux et les poils. De ce fait, les albinos ont un teint très clair et affichent d’emblée leur différence en Afrique Noire où le reste de la population à une peau sombre.

Les croyances voudraient que ces individus portent bonheur, procurent chance, richesse, amour et pouvoir. Dans ces sociétés en quête d’identité, les traditions se rigidifient, entraînant un retour du sacré qui se mêle à l’expansion de nouvelles formes religieuses. On remarque l’essor de pratiques de sorcellerie en réponse au marasme socio-économique du continent. Les crimes rituels condamnant les albinos sont légion, ce qui oblige ces personnes à vivre dans la clandestinité au sein même de leur société.

La “non-appartenance” à la société

C’est en lisant un article relatant un crime sur un albinos en Tanzanie que Sarah Waiswa a eu l’envie de réaliser sa série photographique Stranger in a Familiar Land.

L’artiste s’intéresse aux albinos parce que pour elle, l’Afrique contemporaine c’est aussi celle où la peau « subsume » et transcende le corps. Etre africain et avoir la peau blanche pose alors problème dans cette quête d’une identité entre tradition et modernité. Ainsi elle crée cette série, montrant une femme qui tente de trouver sa place dans un monde où avoir la peau trop claire est dangereux.

Pour réaliser ces photographies, l’artiste se rend à Kibera, un bidonville situé au sud de Nairobi, capitale kenyane. Plus d’un million d’habitants y vivent dans des conditions extrêmement rudimentaires. Si Sarah Waiswa a choisi cet endroit comme toile de fond, c’est parce que qu’il représente sa vision du monde dans lequel vivent les albinos d’Afrique subsaharienne. Un monde tourmenté, ravagé, mais où malgré la pauvreté, les gens tentent de s’en sortir. Dans ce bidonville, elle met en scène une modèle albinos appelée Florence Kisombe. Un des clichés, intitulé Finding Solace, la montre en train de marcher dans une rue du quartier.

Sarah Waiswa, Finding Solace, dans la série Stranger in a Familiar Land
Sarah Waiswa, Finding Solace, dans la série Stranger in a Familiar Land, impression au jet d’encre sur papier, 80 x 80 cm, 2016, National Gallery of Victoria à Melbourne, Australie.

Elle dégage beaucoup de prestance avec ses cheveux violets, assortis à son rouge à lèvres, sa longue robe vert pâle, et son voile blanc flottant dans le vent. D’emblée, son style vestimentaire affiche une personnalité excentrique. Mais en même temps, la modèle dégage une certaine pureté par son physique atypique, et surtout grâce au contraste fort avec les rues sales et désordonnées derrière elle. Elle paraît presque irréelle dans ce décor. Elle avance en agitant les bras et en fermant les yeux, comme si elle était complètement déconnectée de la réalité. Elle semble plongée dans un autre monde, un monde à elle. Sarah Waiswa explique que «  le sentiment de non-appartenance [à la société] l’a amenée à errer et à exister dans un état onirique ». ( Sarah Waiswa, « Stranger in a Familiar Land » sur www.sarahwaiswa.com).

La solitude de Florence Kisombe

En effet, les albinos qui vivent au Kenya, comme dans beaucoup de pays d’Afrique subsaharienne, sont fortement marginalisés. C’est ce que nous montre une autre photographie de la série, intitulée Called in Many Names. Florence Kisombe y est montrée de profil. Elle regarde devant elle et ne semble pas prêter attention à ce qui l’entoure. Autour d’elle, nous apercevons un groupe de personnes, pas atteints d’albinisme, qui la regardent du coin de l’œil, comme si elle était une étrangère. Certains affichent un sourire moqueur, comme  l’homme que l’on voit à droite du visage de la jeune modèle. D’autres, comme la femme à gauche de la photographie, rient à gorge déployée.

Sarah Waiswa, Called in Many Names, dans la série Stranger in a Familiar Land
Sarah Waiswa, Called in Many Names, dans la série Stranger in a Familiar Land, impression au jet d’encre sur papier, 80 x 80 cm, 2016, National Gallery of Victoria à Melbourne, Australie.

Ces personnes qui réagissent à l’arrière plan ne sont pas une mise en scène de l’artiste qui raconte que tout ce qui se passait autour de Florence Kisombe, son modèle albinos, était réel. La séance a donc dû se faire au milieu des railleries de la foule. Les moqueries sont les réactions instinctives des gens face à cette femme. Elle semble alors bien seule face à cette foule de personnes noires qui se moque d’elle. D’ailleurs, elle n’est pas au sein du groupe, elle marche à côté, à l’écart. Cette vue montre bien à quel point elle n’est pas intégrée dans la société. Elle est à l’écart, regardée comme une curiosité.

Cette photographie, comme les autres de la série, est associée à un objet. Il s’agit ici d’une lettre trempée de larmes sur laquelle il est écrit : « Mes larmes sont comme la pluie, elles ont une saison, elles peuvent s’arrêter un moment, mais elles reviennent toujours ».  Florence Kisombe est ici au centre de tous les regards, pourtant les gens ne la voient pas réellement. Ils s’arrêtent à son physique qui apparaît marginal, sans voir qu’au-delà d’une exubérance apparente se cache une femme avec une histoire et des souffrances.

A travers sa série, Sarah Waiswa voudrait pousser les gens à ouvrir les yeux sur la façon dont sont traités les albinos en Afrique subsaharienne. En plus d’être en danger en permanence, par leur fragilité face au soleil, il sont rejetés et parfois même condamnés à mort par les autres africains.

Marie Lelong

 

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