Dans l’atelier de Linda Roux, peintre de scénario

Pierre déménage. De la ville, il s’installe à la campagne. Au calme. Son voisin, Vincent, est agriculteur et connaît bien la mystérieuse nature alentour. Ils ne semblent pas se fréquenter, se croisent très peu. S’entendraient-il seulement ?

Ici, tout est plus lent, vaste et étriqué, sombre et lumineux. C’est un paradoxe. On ne saurait dire ce qui s’y passe. Peut-être vaut-il mieux ne pas le savoir. Linda Roux, artiste peintre stéphanoise, fait pour eux un monde ambigu, perdu au milieu d’une nature fantasmée. Nommé Wasteland, il se situe entre son imaginaire et Saint-Etienne.

Nous rencontrons Linda Roux dans son atelier. Nous lui avions fait part de notre envie de discuter avec elle de sa série. Cette dernière nous avait intrigué, autant par l’histoire racontée que les aspects esthétiques et techniques. Nous nous sentons à l’aise, il nous semble déjà connaître son travail tant nous l’avons apprécié. Mais raconté par la créatrice, il prend une autre dimension.

Une mythologie scénarisée

Devant nous défilent les peintures. Dans le désordre mais qu’importe. Les toiles sont grandes et impressionnantes. L’après-midi est ensoleillé, la lumière vient casser le noir de Wasteland et dessiner des ombres là où il n’y en a pas. Il faut dire qu’elles n’étaient déjà pas bien présentes : l’artiste s’est affranchie de quelques réalités physiques pour créer son monde. Nous ne nous en étions pas aperçues. Ce détail infime pourrait être anodin et pourtant, il nous plonge déjà dans l’irréel de Roux.

Wasteland-linda-roux
Dimanche 16:45, série Wasteland, Linda Roux, acrylique sur toile, 150 x 120 cm, 2015

Pour qu’un art soit réussi, plusieurs composantes doivent être prises en compte. L’une d’elle est la capacité de l’auteur à nous extirper de notre réalité matérielle pour nous porter ailleurs. Cela parait être un lieu commun ; nous, spectateurs, nous nous accordons aisément sur ce point. Mais à force de le dire, nous en avons oublié la difficulté de construire toute une narration, un univers et un décorum capables de parler à tous. Linda Roux travaille en ce sens et fait naître une histoire séquencée. Elle est pour un retour à l’art narratif, celui qui représente et qui n’est pas abstrait.

Sa démarche nous fait penser à celle de l’écrivain Murakami dont elle avoue apprécier le style mais qu’elle n’avait jamais pensé comme influence. Pourtant, tout comme lui, elle insère des éléments constitutifs du tangible dans un monde fantasmé et faux. Certains vastes espaces verts sont inspirés de parcs stéphanois, de la maison de ses parents ; ses modèles sont des amis, les intérieurs lui sont familiers. Le résultat final est un collage de ces réels.

C’est que des amis qui posent. Il y a cette facilité pour pouvoir les faire poser, une facilité aussi de dialogue. Il y a un naturel qui se met en place. Et puis comme c’est une histoire sur le long terme, j’aimerais bien arriver à faire ça… c’est ma comédie humaine d’une certaine façon, j’aimerais bien réussir à faire ça jusqu’à la fin de ma vie.

L’autre élément qui vient nous rappeler la narration est le titre de chaque peinture. Pensant Wasteland selon une suite, Roux élabore ses toiles comme des clichés littéraires ou filmiques : “Ce que voyait… untel” offre une vision subjective des événements vécus par Pierre et Vincent. Amatrice de séries et de films, elle fait un clin d’œil au 7ème art dont elle reprend la composition. Ce qui importe ici est le hors champ : l’action n’est jamais montrée, les personnages sont toujours figés et pris avant ou après l’action. Tout est suggéré, laissant l’interprétation libre.

Cette manière de représenter ses sujets va alors conférer à la narration une lenteur remarquable. Le temps est suspendu, fragile et pourtant lourd. Vincent et Pierre sont des êtres solitaires. Et la peintre le voit avec beaucoup de bienveillance. C’est d’ailleurs une chose qu’elle apprécie chez les écrivains japonais comme Hiromi Kawakami qui intègre la solitude en filigrane avec une “douceur exquise” et délicatesse. Elle rit effectivement des remarques des spectateurs la pensant dépressive. Ce qui l’intéresse est le côté dramatique de Zola et le macabre.

Histoire de solitudes

Surtout, ce n’est pas son propre vécu qu’elle raconte. Sans l’avoir décidé de manière consciente au départ, elle s’est vite centrée sur le rapport de chacun à la solitude. Cet aspect est essentiel pour elle, dans Wasteland comme ses autres travaux.

On y suit une multitude d’histoires solitaires. C’est aussi ce qui nous avait interpellé : construire une narration autour de personnages isolés est inhabituel. Elle creuse leur manière d’être chez eux, d’être seuls. Roux constate que dans la vie on est souvent éloignés au milieu des autres ; les interactions sont limitées et difficiles. Pour accentuer le cloisonnement, elle raréfie les présences humaines dans ses tableaux. Et paradoxalement, c’est ce qui va rapprocher Vincent, Pierre et ses autres personnages. En adéquation avec cette pauvreté sociale, l’univers de Roux est empli de paysages marqués par la nature. Cette dernière la fascine au point de devenir le premier élément représenté. Elle commence toujours ses tableaux par le haut, car les ciels déterminent l’ambiance globale de la scène. Ici ils sont constitués de nuages et posent une chape sombre sur les protagonistes. Ils semblent être l’expression atmosphérique de leur état émotionnel : mais Roux nous l’a bien dit, l’éclaircie est autant possible que l’orage.

Le spectateur apporte sa pierre à l’histoire puisque c’est à lui de décider de ce qui se passera après. Chaque élément de la représentation peut être interprété par le regardeur. L’architecture intervient notamment dans cette idée. Monolithes, sans fenêtres, ces blocs soulèvent le mystère, accentuent la lourdeur de l’environnement et le ressenti des personnages. Dans les scènes d’intérieur, cette fois-ci ce sont les bâtiments qui deviennent image d’émotions intimes : les murs unis et froids reflètent l’état psychique et l’éclaircie se fait par l’ouverture sur les jardins. S’il sont enfermés, ils ne le sont donc jamais totalement, une échappée est possible. Roux se qualifie elle-même de casanière : l’intimité d’une maison est importante car elle permet de déposer le masque social qu’on arbore à l’extérieur. La ville n’est finalement qu’un grand théâtre, une mascarade convenue.

La technique picturale aussi change selon l’état psychologique des personnages. La touche est moins précise quand Stéphane l’agriculteur s’est drogué ; les dégoulinures transmettent des états d’âme.

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Not today (détail), série Wasteland, Linda Roux, acrylique sur toile, 170 x 140 cm, 2013

Chez Linda Roux, rien n’est définitif. La narration peut être entrecoupée d’excursus, puisque la liberté est totale dans son storyboard. Les humeurs changent, avec les techniques et les personnages. Elle veut voir vieillir et évoluer ses protagonistes avec le temps. Elle nous l’a dit, Wasteland c’est son théâtre évolutif à elle.

Un grand merci à Linda Roux de nous avoir accueilli et offert de son temps.

Céline Giraud et Alicia Martins

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