Les marionnettes entre technique et poésie

Dans un monde ultra-connecté où le divertissement est accessible en quelques clics, nous oublions parfois la diversité de l’expression artistique. Depuis des millénaires, l’homme utilise des marionnettes pour mettre en scène le monde qui l’entoure et tenter d’en percer les mystères. Aujourd’hui cet art est quelque peu oublié. Pourtant, c’est un univers passionnant, d’une grande richesse et d’une rare poésie que je vous invite à explorer.

La naissance des marionnettes

A Lyon, tout le monde connaît la célébrissime marionnette à gaine, créée par Laurent Mourguet en 1808, Guignol. Avec ses deux comparses, Gnaffron et Madelon, il fait partie du folklore lyonnais. Tour à tour ouvrier, canut ou domestique mais toujours paresseux, voleur, violent et mesquin, ses aventures servent à dénoncer les inégalités, les vices et la corruption qui caractérisent la France du 19ème siècle.

Coulisse d’un castelet, Lithographie de Bellenger Albert (1846-1914), Musée des Marionnettes du Monde de Lyon
Coulisse d’un castelet, Lithographie de Bellenger Albert (1846-1914), Musée des Marionnettes du Monde de Lyon, 51,6 x 36,6 cm, Source : artsdelamarionnette.eu

Très rapidement censuré, Guignol termina sa carrière dans les castelets pour enfants. Mais cet art n’est pas né dans ce pays ni en France.

Wayang kulit, Photo de Christophe Loiseau, Musée de l’Ardenne
Wayang kulit, Photo de Christophe Loiseau, Musée de l’Ardenne

Les Grecs et les Romains y avaient déjà recours comme en témoignent quelques écrits d’Hérodote ou Horace. En Asie, c’est le théâtre des ombres qui fait sensation depuis des siècles. En Indonésie, les wayang kulit ravissent les spectateurs. A Java, ce sont les wayang kolek. Au Japon, un théâtre spécifique s’est développé entre le VIII et le XVIIè siècle : le bunkaru avec ses marionnettes de grandes tailles.

Les paysans vietnamiens se sont inspirés de leur environnement et ont imaginé des pièces qui mettent en scène des « marionnettes qui dansent sur l’eau ».

Eau

Quant aux peuples africains, très attachés à la tradition orale, ils ont recours aux marionnettes et masques pour égayer leur fêtes mêlant chants, musiques, acrobaties. Le peuple bozo au Mali, se démarque par la diversité des formes et la richesse iconographique de ses fantoches. Seul le continent américain semble hermétique à cet art. Les archéologues n’ont retrouvé que de rares traces de statuettes en argile ayant vocation à singer le monde.

Une fiction réelle

Au quatre coins du monde ces objets inertes jouent tous un rôle capital, car l’expression est rendue libre grâce à la distanciation qu’ils opèrent. Décrit pour la première fois par Bertolt Brecht, cet effet est très bien illustré par le travail des marionnettistes. En effet, ceux-ci créent un univers dans lequel le spectateur se plonge tout en restant parfaitement conscient d’être dans une réalité fictive. L’artiste, de son côté, a un recul suffisant sur son personnage pour s’en détacher et ne pas l’interpréter. Cette étrangeté de la situation narrative permet de dénoncer, rire, provoquer, haranguer, se moquer ou d’être dans l’émotion pure en toute liberté. Un vrai dialogue s’instaure avec le public. Et ce n’est pas un hasard si de nombreux spectacles ont eu, ou ont encore, une dimension éducative voire religieuse.

Pour toucher son public le marionnettiste décortique le langage non-verbal, accentue les gestes, ponctue le texte d’une manière poétique et subtile avec sa voix et les mouvements de sa marionnette. Les jeux de lumière, de cache-cache, d’apparition et disparition de personnages plus ou moins primitifs, de gros plan ou de vue d’ensemble renforce le jeu. Selon le type de marionnettes, le manipulateur et son jeu de scène sont plus ou moins visibles : les marionettes à gaine, les marottes et les marottes à tige sont manipulées derrière un castelet.

Les ombres s’articulent autour de fines baguettes derrière un écran de soie ; les marionnettes à fil sont maniées par le haut à l’aide de fil pouvant mesurer plusieurs mètres ; les marionnettes à tringle sont actionnées sous les yeux du spectateur ; les marionnettes portées cachent le buste et la tête du manipulateur mais c’est son bras ses jambes que l’on voit bouger. Un vrai duo est à l’oeuvre, lorsque les marionnettes à taille humaine se manœuvrent seul ou à plusieurs sur scène.

Le Corps liquide, solo de Thaïs Trulio à l’ESNAM, Photo de Christophe Loiseau
Le Corps liquide, solo de Thaïs Trulio à l’ESNAM, Photo de Christophe Loiseau, Ecole Nationale Supérieure des Arts de la Marionnette. Source : artsdelamarionnette.eu

Le manipulateur apparaît de plus en plus mais son costume noir et ses mains gantées le fondent dans le décor. Certains sont même masqués d’une couleur sombre. Tous ces éléments renforcent la distance entre le manipulateur et le personnage libérant ainsi sa “parole”, et influent sur le ressenti du spectateur. La variété des marionnettes permet également de choisir le registre émotionnel, changeant d’une technique à l’autre.

La magie d’un spectacle de marionnettes ne saurait donc se limiter à la prouesse technique du manipulateur. Nous l’avons vu, tout réside dans l’émotion. Ce n’est donc pas tant l’histoire narrative qui compte mais plutôt l’effet d’enchantement que crée la mise en scène de ces personnages inanimés. Redécouvrir cet art souvent cantonné au divertissement pour enfants, m’a permis de poser un autre regard sur le théâtre.

Céline Redon

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