Le droit de lire pour les femmes

Document écrit formant une unité composée de pages en papier ou en carton reliées les unes aux autres, symbole de la connaissance, de la fuite du temps et du souvenir post-mortem, le livre tient, depuis toujours, une place privilégiée dans le cœur et la production des artistes. D’abord représenté dans les mains du Christ, dans celles de ses apôtres ou d’autres Saints, le livre fut, durant de nombreuses années, un attribut réservé à la gent masculine, jusqu’alors seule à pouvoir bénéficier d’une quelconque forme d’éducationPourtant, les artistes de toutes les époques ont représenté des femmes en train de lire alors même qu’il aura fallu des siècles avant qu’il ne leur soit accordé de lire à leur guise.

Considéré comme le reflet de la société, dont il anticipe souvent l’avenir, l’art offre une indénombrable quantité d’œuvres abordant le thème de la lecture féminine, allant jusqu’à servir tour à tour de réquisitoire ou de plaidoirie sur la double question de la place et de l’instruction des femmes au fil des siècles. Aussi, après bientôt 700 ans dédiés à cette problématique, que traduit l’évolution de la condition féminine à travers la lecture et l’accès à l’éducation ?

Lectrices pleines de grâce

Le christianisme est incontestablement une religion du livre. Dès la fin de l’Antiquité, le Christ est représenté avec un rouleau et la Bible se compose d’écrits historiques, de manuels de doctrine ainsi que de livrets prophétiques. En tant que symbole religieux, le livre est un attribut traditionnellement réservé aux hommes dans la mesure où il devient le reposoir de la grâce divine et le véhicule de l’autorité spirituelle.

Du sacré donc point de féminin. Mais les peintres vont aussi s’attacher à représenter les enseignements de l’Eglise qui, par essence, ne peuvent se percevoir d’un point de vue matériel. C’est donc à ce moment précis que l’image des femmes surgit, autorisant enfin ces dernières à exister à l’intérieur du cadre par l’incarnation de la Vierge Marie.

Dans l’Annonciation et deux Saints peint en 1333 par Simone Martini, l’ange Gabriel vient déranger Marie dans sa lecture pour lui annoncer la naissance de Jésus. Pourtant, ni l’apparition ni les paroles divines n’ont pu empêcher la Sainte Vierge de marquer de son pouce la page où elle a été interrompue. C’est dire que le livre l’emportait ailleurs, dans une histoire dont elle ne voulait pas perdre le fil.

On remarque la même posture révélatrice dans « l’Annonciation » de Fra Angelico peinte quelques années plus tard, vers 1437, sur les murs du couvent San Marco de Florence. Le lRoger Van der Weynen - Marie-Madeleine lisantivre que tient Marie est un livre d’heures, un livre personnel répandu en France, dans les Pays-Bas du Sud, en Angleterre et, plus tard, en Italie et en Espagne. Dès lors, les représentations de femmes s’adonnant à la lecture tout au long du Quattrocento et Cinquecento, se traduiront essentiellement par la celle de manuels de piété. Le peintre Rogier Van der Weyden ira même jusqu’à représenter « Marie-Madeleine lisant » (1438) toute vêtue de vert, couleur de la tempérance et symbole suprême de la vertu morale pour les chrétiens.

Le début de l’émancipation féminine :

Toutefois, si la femme n’acquiert sa force morale qu’avec la lecture des saintes écritures, l’ouvrage qu’elle lit en silence signe une alliance tacite capable de la soustraire au contrôle de la société et de son environnement immédiat. Absorbée par sa lecture, Marie marque la surprise d’être dérangée par l’ange Gabriel à tel point que l’on peut s’interroger sur un possible retournement de sa part contre le messager divin.

Aussi, la lecture devient bien vite un mode d’évasion et de contemplation dans les sociétés européennes où la sphère intime ne commence à se faire une place que vers le XVIème  siècle. Peu à peu, la femme délaisse les écrits pieux pour conquérir un espace de liberté et acquérir un sentiment autonome d’identité. En outre, la femme lectrice commence à se forger sa propre image du monde, laquelle diffère avec les conceptions masculines dominantes.

Jacob Ochtervelt - La requête amoureuse
Jacob Ochtervelt – La requête amoureuse

L’œuvre de Jacob Ochtervelt illustre quelque peu les débuts de l’émancipation féminine dans la mesure où, dans La requête amoureuse (1670), la jeune femme préfère rester concentrée sur sa lecture plutôt que de prêter attention au discours de l’homme assis à ses côtés.

Par ailleurs, si la Bible reste l’ouvrage de référence en matière d’éducation, les femmes n’entendent plus continuer à célébrer les manifestations sensibles du divin. En atteste la chute de la production d’œuvres littéraires religieuses constatée lors de la foire de Leipzig : en 1770, les ouvrages pieux constituent 25% de l’ensemble des parutions contre seulement 13,5% en 1880. En revanche, les livres dits de « belle littérature » suivent le chemin inverse en passant de 16,5% en 1770 à 21,5% dès 1800.

La révolution de la femme lectrice amorcée, celle-ci se traduit par l’abandon progressif de la Bible au profit de l’Encyclopédie et de tout sujet lié à l’actualité : la politique, l’événementiel, l’innovation et même la science.

Désormais, les femmes lisent pour comprendre et, s’il est exagéré de prétendre que l’on ne prônait que l’amusement au XVIIIème siècle, l’époque rococo puis des Lumières, auront apporté la notion de plaisir dans le fait de s’adonner à la lecture. Le Portrait de la Marquise de Pompadour (1756) peint par François Boucher témoigne de l’évolution du livre, objet se tenant à présent avec aisance dans la main et permettant aux femmes de chasser l’ennui en s’éveillant aux plaisirs de la poésie ou des romans.

François Boucher - Portrait de la Marquise de Pompadour
François Boucher – Portrait de la Marquise de Pompadour

Devenu le symbole de l’instruction, le livre favorise la sociabilité et les échanges. Les cercles et les salons de lecture rencontrent d’ailleurs un franc succès auprès des femmes tout au long du XVIIIème et du XIXème siècle. De même, elles commencent à fréquenter assidûment les bibliothèques et ce, au même titre que les hommes.

Vers le point final ?

Au XXème siècle, le livre devient un produit de masse. Jamais auparavant il n’y avait eu autant d’ouvrages à la portée de tous, ni à si bas prix. Aussi et selon toute logique, ce siècle aurait dû connaître l’apogée de la lecture. Au contraire, le livre n’aura cessé de voir son importance se réduire au profit de la presse écrite, du cinéma, de la radio, de la télévision et, en dernier lieu, des outils informatiques et des technologies numériques. Néanmoins, ce constat s’applique principalement à la gent masculine.

Selon une étude du Centre National du Livre (CNL) dévoilée en 2017, 93% des femmes se déclarent lectrices (contre 89% pour les hommes), lesquelles ont tendance, du fait d’habitudes sociales et culturelles historiquement différentes, à chercher dans les livres des réponses à des questions essentielles. Norman Rockwell représentera d’ailleurs dans Chair woman at the theater (1946) deux femmes de ménage en train de lire et ce, directement sur leur lieu de travail, signe que la lecture est désormais bien présente dans le quotidien des femmes tout en étant à la portée des plus modestes.

Norman Rockwell - Chair woman at the theater
Norman Rockwell – Chair woman at the theater

Toutefois, si l’histoire de la lecture féminine ne semble pas encore avoir inscrit son point final, nous ne pouvons ignorer que celui-ci se rapproche dangereusement, la grande passion se déclinant aujourd’hui en petite échappées solitaires. Evolution oblige, à notre charge donc d’écrire de nouveaux chapitres dans une histoire où chaque femme aura la possibilité d’en devenir l’héroïne.

Marion Spataro

 

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3 commentaires

  1. Très bon article et bravo pour les sujets traités sur ce site.
    Vous oubliez peut être ce qui se passe en dehors des frontières occidentales et de la terreur anti-éducation que des groupes islamistes radicaux font régner au Pakistan, en Afrique …
    Plasticienne engagée, j’ai réalisé une œuvre sur le sujet de l’éducation intitulée « Hommage à Malala», que j’ai pu présenter à 400 lycéens français pour la Journée des Femmes 2018. Le dialogue fut incroyable avec les élèves.

    Quand l’art permet de parler directement des sujets d’actualité.

    A découvrir : https://1011-art.blogspot.fr/p/homage.html

    Aimé par 1 personne

    • Merci beaucoup !
      Non nous n’oublions pas mais pour traiter comme il faut ces sujets, il faut avoir suffisamment de connaissances et nous restons modestes sur ce point. Nous nous y intéressons et informons à titre personnel : donc merci de partager avec nous votre travail qui est nécessaire.

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