L’Art Face Est #3 : l’art conceptuel russe et la relation aux frontières

L’art par la face Est peut apparaître comme une chambre d’écho ou d’enregistrement de certains mouvements internationaux. Comme si les artistes russes ou de l’Europe de l’Est, que nous pourrions par opposition appeler « accidentaux » (leur émergence dans l’histoire et l’histoire de l’art apparaît comme un accident), étaient la queue de la comète esthétique dont l’origine est à l’Ouest : la création dissidente russe prenait part aux mouvements occidentaux.

L’appropriation culturelle

Illustration de ce dialogue entre les deux côtés de la frontière : l’Art conceptuel ? De prime abord, ce mouvement apparaît comme étant à l’opposé du réalisme prôné par le régime soviétique. Le contraire aurait été étonnant tant il marqua un tournant dans l’histoire de l’art mondial qui a représenté « un moment où l’œuvre d’art considérée comme objet de plaisir, expérience visuelle et, plus largement, spatiale a été directement et radicalement contestée » (Art Conceptuel, Peter Osborne, Phaïdon).

Entre Est et Ouest, il y a un sens équivoque des termes art conceptuel. Son histoire, de ses prémices entre 1950 et 1960 à son développement futur, est celle de son acception occidentale.

C’est seulement en 1979 qu’émerge un écho soviétique à ce mouvement de l’Art conceptuel, au moment même où Jean-François Lyotard fait paraître la Condition post-moderne. Rapport sur le savoir (Paris, Les éditions de Minuit, 1979). Le terme de conceptualisme moscovite est introduit par l’un des théoriciens de la première heure et critique d’art allemand Boris Groys, dans une revue de l’émigration russe publiée à Paris. Cette dénomination s’attache à définir un courant qui s’est développé en parallèle à l’art conceptuel occidental (comme l’exposition de Berne de 1969 donne a posteriori une existence officielle à un mouvement qui se développe depuis une dizaine d’années).

Fruit de son Histoire, le post-modernisme russe veut renouer avec le modernisme de ses avant-gardes avec lesquelles il a dû interrompre tout dialogue à partir des années 30. Il se différencie dans cette continuité revendiquée du conceptualisme occidental.

Le conceptuel russe

C’est dans la relation au mur, à la frontière pensée comme infranchissable que se situe l’enjeu de la création conceptuelle russe et sa légende. En imaginant le rideau de fer comme une protection face à l’Occident, le régime a finalement incité ses artistes les plus réfractaires à être perméables à toutes les miettes philosophiques et esthétiques qui parvenaient jusqu’à eux par le biais, notamment, des états satellites. De plus, en niant la possibilité d’un autre art que le seul Réalisme d’Etat (rappelons qu’il fallait obligatoirement adhérer à la très officielle Union des artistes pour bénéficier d’un atelier), l’Etat pousse nombre d’artistes à franchir des frontières physiques en s’exilant (phénomène important à partir des années 70) ou à exiler leurs œuvres. A ce titre le fait qu’elles n’aient pour le régime aucune valeur artistique leur permettait de les faire sortir facilement (sans droit de douane) du pays par le biais de journalistes ou de diplomates étrangers, à l’instar de celles d’Eric Boulatov.

Andrei Monastyrski - Actions collectives
Andrei Monastyrski – Actions collectives Slogan,1978

Andreï Monatyrski, dans son Dictionnaire des termes de l’école conceptuelle moscovite (1999) – manifeste a posteriori du conceptualisme moscovite – définit la Russie comme le lieu où se manifestent les pulsions destructrices de l’Occident et l’Occident comme le super ego de la Russie.

Cette relation pulsion-répulsion, longtemps symbolisée par une frontière physique ou symbolique, est donc la principale grille de lecture de la création russe. Il y a peu, Eric Boulatov disait encore :

L’art russe existe pourtant bel et bien. On croit que l’avant-garde russe du début des années 20 est le seul épisode de l’art russe, elle est souvent perçue non pas comme étant liée à l’art russe, mais comme le fruit d’une influence française.

Oui, nos artistes avant-gardistes ont étudié auprès des Français, mais après quelques années, ils se sont mis à créer des choses que les Français ne créaient pas. Il y a eu le Carré noir de Malevitch. A-t-on fait quelque chose de semblable en France ? Rien. En étudiant auprès des Français, les artistes russes se sont rapidement mis à créer quelque chose de totalement différent, particulier, quelque chose de russe.

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Prigov Dmitri, Stikhogrammes – Paris A-Я,1985

Ilya Kabakov,  Eric Bulatov, Andreï Monatyrski et le groupe Actions collectives, Dmitri Prigov, Lev Rubinstein, Vladimir Sorokine, George Kisevalter, Irina Nakhova… ne sont pas aussi célèbres que tous les tenants occidentaux de l’art conceptuel mais ils donnent une dimension complémentaire et supplémentaire à son « esthétique », et construisent avec eux un dialogue dans lequel son essence apparaît dans toute sa vigueur et sa nécessité.

Stéphane Drozd

 

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