Félix Thiollier, photographe des mines

Le 11 janvier, j’assistais à une projection du film de Sara Millot, Conversation avec le paysage qui allait faire naître en moi un nouvel intérêt. Parcourant une partie de la pratique photographique de Félix Thiollier, on y découvre une personnalité simple et joviale. Rien de sulfureux.

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Félix Thiollier (1842-1914), Usines au bord de l’Ondaine, environs de Firminy1895-1910. Positif gélatino-argentique sur verre, H. 8,5 ; L. 10 cm, Collection particulière © Musée d’Orsay, dist. RMN-Grand Palais / Patrice Schmidt

Pour un grand nombre d’entre vous, cet homme est un illustre inconnu et pourtant, il a eu droit à sa rétrospective au Musée d’Orsay. C’est qu’il doit mériter qu’on s’attarde un peu sur sa production. Car productif, il l’a été : son fond testamentaire est sans fin ; souvent en promenade en campagne et en ville, Thiollier était accompagné par sa machinerie. Garder une trace de ce qu’il voyait semblait son obsession. Et aujourd’hui, plus d’un siècle plus tard, on y plonge pour découvrir les paysages chimériques, lourds et intrigants du photographe.

Érudit de Saint-Etienne

  1. Félix Thiollier était un homme aisé. Devenu rentier grâce à la rubanerie, il décida à l’aube de ses trente cinq ans, de se consacrer à ses passions que sont l’art et l’archéologie. Grand marcheur et amoureux des paysages de sa région, il se promenait avec son appareil dans Saint-Etienne et ses alentours. Il fait partie de ceux qu’on nomme érudits, contribuant à promouvoir et sauvegarder le patrimoine forézien autant architectural, historique qu’artistique.
    Thiollier connaissait le milieu culturel de sa ville, Lyon et la Haute-Loire. Il s’est noué d’amitié avec certains grands noms comme Janmot ou Ravier, dont il fait la promotion dans des livres illustrés par sa propre édition. Si lui ne cherchait pas la reconnaissance, il aidait ceux et ce qu’il aimait à l’être.
    Ce n’était donc pas la grande histoire qui l’intéressait mais la petite, celle qu’il voyait. Et c’est sans doute ce qui me l’a rendu si attachant. Son travail montre ce trait caractéristique : ses sujets sont pittoresques, affichant l’identité régionale du Forez campagnard et monumental.
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Félix Thiollier (1842-1914) Etang à Mornand, Forez (Loire). Paris, collection Julien-Laferrière © Musée d’Orsay / Patrice Schmidt.

Pour son film, Sara Millot a essayé de retrouver les lieux et les instants des prises de vue de Thiollier. Parce que toutes les heures ne l’inspiraient pas forcément : c’est au crépuscule, lorsque les ombres deviennent dramatiques, qu’il trouvait sa muse. Après la projection, Millot explique qu’elle a, elle même, sillonné la nature forézienne durant ces périodes froides, en automne et hiver, afin d’entamer un dialogue esthétique avec le photographe. Et marcher presque dans ses pas. Le revoir, lui, transportant sa lourde chambre, faisant une halte sur chaque scène qui l’intéressait, patientant devant la lumière afin de la capter pour réaliser une image.

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François-Auguste Ravier (1814-1895), Crémieu, huile sur papier marouflée sur toile. Musée Paul Dini, Villefranche-sur-Saône (Rhône, France)

Le travail naturaliste de Thiollier est influencé par celui de peintres comme Morestel et Ravier. Leur plastique est semblable, bien qu’à cette époque on doute de la valeur artistique de la photo. Il reproduit pourtant la même beauté fragile, solitaire et froide des paysages que les peintures ; les plans sont dénués d’humain afin de laisser la place à ces arbres morts, ces ruisseaux sinueux et ces ciels lourds. Semblables à des volutes de fumée, ces derniers sont couverts de nuages se confondant avec les reflets des eaux. Et si leur touche n’était pas suffisamment nerveuse, Thiollier n’hésitait pas à retravailler son cliché lors de son développement. Ses choix esthétiques sont donc forts. Les paysages sont simples et pourtant on ne s’ennuie pas devant.

Une ville faite d’usines

Longtemps pendant mon jeune âge, je pensais que l’usine faisait les nuages.

Soleil du nord, Oxmo.

Saint-Etienne n’était pas qu’une ville entourée de nature. Loin de là. Bassin minier, elle a été l’une des premières villes à massivement s’industrialiser : qu’importait la proximité avec les maisons d’ouvriers, les usines devaient se développer, l’affligeant du triste nom de « Ville noire ». Thiollier n’est pas resté insensible devant ce changement drastique d’environnement et en a photographié la suie, les fumées et brouillards. Sur certains de ses clichés, l’ambiance semble irréelle.

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Paysage industriel de Saint-Etienne – Crédit photo : THIOLLIER Félix

Les sites miniers répondaient à ses recherches atmosphériques. Mais au lieu d’être naturelles, elles étaient engendrées par l’activité laborieuse des travailleurs de l’or noir. En s’approchant des sites, Thiollier est attiré par une autre population : les grappilleurs qui récupéraient les résidus de charbon pour se chauffer. Une caste pauvre. Couverts de poussière, les enfants et les femmes posaient devant l’objectif. Leur beauté est aussi surréaliste.

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Thiollier Félix (1842-1914) Grappilleurs sur les crassiers, Saint-Etienne, 1900. Photo (C) Musée d’Orsay, Dist. RMN-Grand Palais

Il y a dans les photos de Thiollier une dramatisation théâtrale : les noirs profonds et les blancs lumineux contrastent puissamment. C’est une volonté esthétique car le preneur de vue se plaçait souvent en contre-jour. L’accent n’était donc pas mis sur les détails mais bien sur l’ambiance afin de faire ressortir les modèles. Parce que l’industrie qui a fait naître Saint-Etienne lui a aussi donné un nouveau visage. Le vert laissa sa place au noir, les crassiers s’entassèrent, les façades des maisons s’offrirent un nouveau revêtement. Thiollier le savait et le voyait mieux que quiconque. La campagne forézienne était menacée. En photographiant le monde rural ancien et la ville industrielle nouvelle, il marquait aussi leurs différences : le temps passé et l’ère moderne prometteuse qui s’installait avec violence.

En marge de l’histoire de la photographie, le travail de Thiollier est longtemps resté méconnu. Mais sans doute le voulait-il aussi. Homme des fumées noires, il s’est tenu éloigné de la gloire en restant dans leurs ombres. Il fallut attendre novembre 2012 pour qu’une grande rétrospective lui soit consacrée au Musée d’Orsay, annonçant par la même les prémices du film de Sara Millot. La boucle était donc bouclée.

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