[ANALYSE] Voir double, War Drops

Dans les années 1960, le médecin nazi Josef Mengele se serait rendu dans la ville de Cândida Godói, dans le Rio Grande do Sul au Brésil, afin d’échapper aux Alliés et d’y mener, dans la plus grande discrétion, des expériences sur des jumeaux. Il les aurait préalablement étudiés dans le camp de concentration d’Auschwitz, afin de découvrir le secret de leur nombre. Le but était de contrôler les naissances gémellaires et d’augmenter la population aryenne. Et ce médecin y serait parvenu ! La preuve en est : aujourd’hui, la ville de Cândida Godói compte un nombre considérable de jumeaux. C’est du moins ce que raconte Jorge Camarasa, historien, dans son livre Mengele : The Angel of Death en Amérique du Sud, publié en 2009

Des jumeaux pas si semblables

Depuis, cette théorie a été contestée puisque la quantité élevée de jumeaux en ce lieu précédait la présence du médecin nazi. Cependant, elle montre bien à quel point cette concentration inexpliquée stimule l’imagination. C’est d’ailleurs intrigué par ce mystère que le photographe italien Giovanni de Angelis s’est rendu dans cette ville, surnommée « La Terre des jumeaux », afin de réaliser une série de photographies intitulée Water Drops.

On dit que les jumeaux se ressemblent comme « deux gouttes d’eau ». Mais la physique démontre bien qu’en réalité les molécules d’eau, bien que de composition chimique similaire, différent toujours les unes des autres à cause des mouvements des atomes. C’est pourquoi Giovanni de Angelis a choisi de donner ce titre à sa série : le but de ses photographies est d’interroger l’identité des sujets qu’il donne à voir. Au-delà de leur ressemblance physique, comment s’exprime leur individualité ?

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Giovanni de Angelis, Francine et Franciele Seibt 19ans, 50×50 cm, impression au jet d’encre, 2011, MACRO Museum of Contemporary art, Rome. Source de l’image : giovannideangelis.it

Malgré cette volonté de faire ressortir la particularité de chacun, il convient de remarquer que le photographe a fait le choix de réaliser sa série en noir et blanc, tendant donc à uniformiser le tout. Dans l’un des clichés montrant deux jeunes femmes de dix neuf ans, Francine et Franciele Seibt, l’artiste choisit un cadrage très serré, qui s’arrête au niveau des épaules des protagonistes. Il est intéressant aussi de remarquer la particularité de la mise en scène :  l’une est seule  au premier plan, tandis que l’autre, floue, se trouve derrière. Les deux personnages ont les cheveux attachés en une queue de cheval et regardent en direction de l’appareil photographique. Leurs visages se superposent, ce qui les confronte directement l’une à l’autre. Cela permet de révéler leur ressemblance frappante. D’autant plus que les quelques différences sont gommées par le floutage, trompant ainsi le regard aiguisé du spectateur . En plaçant la deuxième femme derrière la première, le photographe accentue le jeu du memory, comme s’il s’agissait de son hombre, d’une autre image d’elle-même, légèrement différente mais globalement semblable.

Comment marquer la différence ?

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Giovanni de Angelis, Francine et Franciele Seibt 19ans, 50×50 cm, impression au jet d’encre, 2011, MACRO Museum of Contemporary art, Rome. Source de l’image : giovannideangelis.it

Ce premier portrait des deux jeunes femmes est accompagné d’un second. Cette fois-ci, elles ont échangé leurs places et le cadrage est légèrement plus large, permettant de voir leurs bustes. Elles portent des vêtements différents en signe de leur singulière personnalité. C’est un élément important qui n’apparaissait pourtant pas dans la première photographie. En effet, la composition reste la même : les jeunes femmes posent de la même façon, le buste légèrement tourné sur le côté et les bras croisés. Celle qui se trouve au premier plan regarde en direction de l’objectif  tandis que l’autre regarde sur le côté. En réalisant deux photos quasi identiques, l’artiste nous invite sûrement à les confronter pour en constater les  différences. Cependant, le travail de Giovanni de Angelis reste celui d’un artiste qui regarde la gémellité comme une étrangeté, un objet de fantasme soulevant des questions liées à  l’individualité de chacun. Dans le cas de jumeaux, comment considérer l’autre ? Comme une partie de soi-même ? Quelqu’un qui est à notre image, tel un reflet ? Ou bien un être semblable et pourtant tellement différent ?

Si l’artiste dit vouloir faire ressortir l’individualité des couples de jumeaux qu’il photographie, le pari n’est pas complètement tenu. En effet, à travers ses photographies, se lit le regard d’une personne qui voit la gémellité de l’extérieur et fantasme à partir d’une ressemblance physique. Il fait des jumeaux un ensemble en s’arrêtant à un aspect purement superficiel, comme si l’un ne pouvait exister sans l’autre.

Marie Lelong

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