[DOSSIER] Matthew Barney, le corps hybride et maîtrisé

Lettre S Mondrian

atyres, trolls et figures indescriptibles : des créatures étranges peuplent l’univers de Matthew Barney. C’est souvent lui qui incarne ces personnages, dont on a du mal à identifier la nature et le genre, comme le veut l’artiste. Ces réalisations paraissent difficiles d’accès et plutôt fantaisistes au premier abord, frôlant le surréalisme et l’absurde. Elles sont intégrées dans des décors et scénarios tout aussi surprenants. Barney y explore en réalité les limites de son corps et de sa sexualité, de manière concrète ou métaphorique, dans presque tous les médiums. A la manière de Warhol avec la Factory, il conçoit et fait réaliser ses travaux tout en gardant dessus une maîtrise absolue. On retrouve cette recherche du contrôle dans son rapport à son propre corps, qu’il soumet à des expérimentations et hybridations. Il semble d’ailleurs que l’enveloppe physique se trouve au centre de ses recherches artistiques : c’est bien vers elle qu’il cherche à attirer notre regard avec ses êtres à l’allure extra-ordinaire.
On rencontre effectivement peu de figures de ce genre dans le paysage contemporain, rendant les travaux de Matthew Barney assez uniques. S’il se fait discret sur la scène artistique médiatisée, il est de ces artistes qui ont durablement marqué la période par leur originalité. Pour plonger dans le monde obscur de ce plasticien américain, je vous propose de remonter d’abord à ses débuts pour saisir sa trajectoire et son lien au corps. Cela m’amènera à aborder les aspects liés au genre et à la transformation physique, avant de questionner la notion d’art total dans le travail de Barney.

Les Drawing Restraint

Peu après avoir débuté des études de médecine, Matthew Barney a bifurqué vers un parcours artistique à l’université de Yale. Il est ensuite parti à la recherche de lieux d’exposition à New York, où il a rencontré la galeriste Barbara Gladstone. Elle l’a immédiatement suivi dans ses projets et lui a permis de présenter ses performances au public dès 1987. Il s’agissait alors des premières éditions des Drawing Restraint, une série de performances sur laquelle l’artiste travaille encore aujourd’hui. On y reconnaît déjà les préoccupations qui habitent l’ensemble de ses réalisations. Ancien athlète, habitué du travail du corps, il s’est intéressé à sa maîtrise totale. Il explique avoir vécu les “expériences de vie les plus profondes” sur des terrains de football, lors de ses études : c’est ce ressenti qu’il souhaite retrouver et utiliser dans son travail. Il a donc cherché à se mettre à l’épreuve, en concevant différents obstacles qu’il devait franchir pour  dessiner ou peindre.

 

 

On peut donc le voir escalader les murs d’une pièce dans Drawing Restraint 2, ou dessiner en sautant sur un trampoline dans Drawing Restraint 6. C’est le processus de création, et donc la mise à l’épreuve physique du corps, qui fait ici l’oeuvre : les dessins réalisés n’en sont que le témoignage.

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Stuart Brisley, And for today… nothing, 1972.

Chacune de ces performances est méticuleusement filmée, puis les matériaux employés sont exposés. On se trouve donc entre le documentaire et l’installation, ouvrant la voie d’un nouveau type de réalisations qui s’éloigne des habituelles pratiques artistiques liées au corps. Ses travaux rappellent ceux d’artistes comme Vito Acconci ou Stuart Brisley, qui ont soumis leurs enveloppes à tous types d’expériences, ou encore Joseph Beuys avec ses mises à l’épreuve.

Puis l’année 1992 a été essentielle, avec l’arrivée de l’hybridation physique, le démarquant de ses contemporains. De nouvelles notions ont ainsi intégré son travail, avec des corps aux formes inédites.

Maîtriser le changement

Matthew Barney, The Cremaster Cycle
Matthew Barney, The Cremaster Cycle, image présentant le cycle issue de cremaster.net

Les notions de contrainte et de maîtrise du corps que Matthew Barney expérimente depuis ses débuts président son plus grand projet, lancé durant cette année charnière : il s’agit d’un cycle de cinq films, les Cremaster. Ce nom intriguant a été soigneusement choisi, puisqu’il désigne le muscle qui recouvre les testicules et régule la température du scrotum. Il s’agit d’un élément symboliquement lié à la procréation et à la vie sexuelle, en plus d’être physiquement impossible à maîtriser. Ces deux aspects se retrouvent dans tous les films du cycle. Intitulés Cremaster 1 à 5, ils ont été tournés dans un ordre différents (4-1-5-2-3). L’idée ne sera pas ici de les analyser un par un, mais d’en évoquer certains aspects comme appartenant au tout voulu par l’artiste. La question du genre fait partie de celles que soulèvent justement toutes les vidéos, à travers la présence de personnages aux physiques inhabituels.

Le titre même y fait référence, car au-delà de sa définition première, ce muscle est à l’origine de la détermination sexuelle du fœtus. Crémaster et glandes ne s’activent qu’après les six premières semaines de vie de l’embryon, qui se trouve avant cela dans un champ d’indifférenciation physique. Il s’agit pour l’artiste d’un “état de pure potentialité”, qui permet d’explorer les genres à volonté. Dans ses cinq films, Barney examine cette disposition en créant des personnages aux mythologies complexes, dont les physiques indiquent cette indétermination. On peut donc estimer qu’ils se trouvent dans cette zone de possibilités évoquée par le titre du cycle. De cette manière, l’artiste refuse encore une fois de se soumettre au corps qu’il possède, en le dépassant par l’incarnation de ses héros. Car c’est à lui que se rapportent ses films, qui figurent de nombreux éléments puisés dans sa propre vie. Dans le Crémaster 4, une de ses effigies est d’ailleurs figurée dans un combat permanent contre l’évolution de son propre corps. Il s’agit du Loughton Candidate, un être hybride qui participe à une course sur l’île de Man.

Matthew Barney, Cremaster 4, le Loughton Candidate, 1994
Matthew Barney, Cremaster 4, le Loughton Candidate, photographie de film. ©1994 Matthew Barney, photo Michael James O’Brien, courtesy Gladstone Gallery, New York

Sur sa tête, on peut voir quatre cornes naissantes (deux à l’avant, deux à l’arrière), qu’il découvre en se regardant dans un miroir au début du film. On assiste ensuite à sa tentative d’entraver leur pousse avec un peigne, comme pour rester dans son état intermédiaire. Dans la nature, la corne est souvent l’attribut des mâles, mais se retrouve aussi chez la femelle, fréquemment utilisée pour la défense ou la compétition sexuelle. Là encore, c’est un symbole lié aux genres que le personnage cherche à repousser, luttant contre son corps.

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Matthew Barney, Cremaster 5, Photographie de film. ©1997 Matthew Barney, photo Michael James O’Brien, Courtesy Gladstone Gallery, New York

De la même manière, de nombreux hybrides présents dans les Cremaster ne possèdent pas d’organes sexuels, ou sous une forme atrophiée. C’est le cas du Loughton Candidate mais aussi du géant présent dans le 5ème film (à gauche) : tous deux, joués par Barney, ont un scrotum atrophié ou transformé. On retrouve également un groupe de fées assexuées dans le Cremaster 4, présentées nues comme pour mettre leur corps en évidence (ci-dessous). En cela, l’artiste octroie à ses personnages une emprise et une liberté totale sur leurs corps ; ils semblent pouvoir choisir vers quel genre se tourner, ou éviter toute évolution. Barney semble aussi refuser la relation entre sexualité et genre, en mettant en avant des identités qui exhibent leurs physiques sans se questionner, sortent de ces considérations, et existent pleinement sans elles : il a d’ailleurs déclaré qu’on pouvait considérer que ses personnages appartenaient à un nouveau genre libre.

Matthew Barney, Cremaster 4, Les fées du "faerie field", 1994
Matthew Barney, Cremaster 4, Les fées du « faerie field ». ©1994 Matthew Barney, photo Michael James O’Brien, Source moca.org

Et surtout, ce choix lui permet de soumettre symboliquement le corps à toutes ses envies. Effectivement, on retrouve des protagonistes présentant des organes réinventés, se rapportant au « nouveau genre » imaginé par l’artiste.

Matthew Barney, Cremaster 5, Photographie de film, 1997
Matthew Barney, Cremaster 5, Photographie de film. ©1997 Matthew Barney, photo Michael James O’Brien, Courtesy Gladstone Gallery, New York

Beaucoup de personnages des Cremaster présentent donc une anatomie évolutive. Certains sont repris sous une forme différente dans les autres films, utilisés par Barney comme des matériaux de création malléables. Leurs tenues ou leurs corps changent à plusieurs reprises selon les scènes, faisant qu’ils ne possèdent jamais de caractère précis : ils hésitent entre différents aspects, se trouvant tous dans une zone de potentialité. On reconnaît même cette recherche de l’état intermédiaire et du changement physique dans l’utilisation des matériaux dans les films.

De la maîtrise de l’oeuvre à l’art total

BartalosMAINTout comme le physique des protagonistes est fréquemment renouvelé, beaucoup de décors et costumes sont conçus avec des matières évolutives. Matthew Barney utilise principalement la cire, la vaseline, la résine, le ciment ou encore le sel. Tous possèdent plusieurs états, si on les soumet à la chaleur pour les faire fondre ou sécher, ou les mêle à de l’eau. Ces modifications sont généralement réversibles, il est donc possible de les maintenir dans un état d’indétermination et de les modifier à loisir. Cet aspect est visuellement exploité dans le Cremaster 3, où on assiste à la rigidification progressive d’une surface de vaseline. Peu après, les images de l’opération d’un personnage auquel on modifie les organes sexuels nous sont également montrées, faisant encore le lien entre corps et matière dans leurs transitions ou luttes contre le changement.

Matthew Barney, Cremaster 3 : I Die Daily, 2002
Matthew Barney, Cremaster 3 : I Die Daily, 2002. Photographie de film. ©2002 Matthew Barney, photo Michael James O’Brien

Pour aller plus loin, on peut considérer que les films eux-mêmes ne proposent pas une histoire linéaire mais en transition permanente, puisque l’intrigue est découpée entre les épisodes, eux-mêmes tournés dans le désordre pour perdre le spectateur dans l’indécision. En cela, le plasticien recherche autant le contrôle de son corps, de celui de ses personnages, que du regard de ses spectateurs. Effectivement, Matthew Barney tente d’avoir sur tous ses processus de création une maîtrise aussi absolue que sur son enveloppe physique.

D’abord, il a une maîtrise financière totale sur l’ouvrage, dont tous les fonds sont issus de la vente de ses oeuvres. De même, il assume la direction totale de l’image, des décors, des personnages, etc. L’ensemble des plateaux et de l’histoire est conçu par l’artiste : le cycle du Cremaster est envisagé comme étant une gigantesque sculpture. On y retrouve un mélange des genres artistiques qui rappelle le concept du Gesamtkunstwerk, ou art total. Dans le cas de l’art total, l’artiste conçoit ses propres mythologies, auxquelles l’oeuvre elle-même se rapporte ; c’est bien le cas ici puisque les cinq Cremaster renvoient constamment les uns aux autres. En plus des vidéos, les sculptures et matériaux utilisés sont toujours exposés, sous la forme d’une installation totalement pensée par Barney. Il va même plus loin, en proposant au spectateur un site internet comprenant des extraits des films ainsi qu’un guide de compréhension, pour que tous ses symboles soient également appréhendés comme il le souhaite. La notion d’art total semble donc particulièrement adaptée à ces travaux.

A - Mondrian

 

 la consultation des explications livrées par l’artiste, on constate que les pistes de lecture des Cremaster sont multiples et presque infinies. Barney nous perd volontairement dans des images, références et métaphores, qui confinent fréquemment avec l’incompréhensible. Mais dans chacun des films, le corps humain apparaît comme étant au cœur des recherches visuelles de l’artiste. Il devient symbole de la puissance créatrice, puisque c’est en lui que se concentrent les expérimentations et les évolutions. J’ai soulevé ici la question de l’indifférenciation sexuelle et des changements d’état comme mode de prise de contrôle sur le physique, mais bien d’autres pourraient attirer votre attention. Pour clore cette exploration d’une infime part de l’univers de Matthew Barney, je vous invite donc à visionner des extraits de ces films intriguants, et à en découvrir les nombreuses dimensions.

Céline Giraud

 

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