L’Art Face Est : une ré-écriture politique

« Nous travaillons avec Liona Kozlov à notre Confrontations. On a du mal. On voudrait parler de tout, et avec sincérité. Mais il y a des problèmes auxquels il ne faut pas toucher, qui sentent trop le soufre. De toute façon, nous serons réécrits. Il va plutôt falloir insister sur la théorie. »

Andreï Tarkovski, Journal 1970-1986

Tout commence en 1918, dans l’année qui suit la révolution russe. Kasimir Malévitch, dont l’engagement tant politique qu’esthétique brouille encore la lecture que nous avons de son œuvre, présente une toile intitulée Composition suprématiste : carré blanc sur fond blanc. Dans son Dictionnaire des arts plastiques modernes et contemporains, Jean-Pierre Delarge considère qu’« au fur et à mesure qu’il hypotrophie sa peinture, il hypertrophie ses théories ». Et il nous indique que « ses théories sur sa relativement brève période suprématiste lui ont été inspirées par les écrits pseudo-mystiques et scientifiques d’Ouspensky : l’hyperespace de la quatrième dimension auquel il fait référence suppose un recours à la Transcendance, bannie des textes, dans la Russie de ces années ».

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Composition suprématiste : carré blanc sur fond blanc, Kasimir Malévitch, 1918

À contre courant soviétique

Le mot « bannie » supplante ici le mot « transcendance », nous permettant ainsi de dépasser le cadre de l’histoire de l’art pour s’inscrire dans l’histoire politique. Et nous voyons bien comment le récit que cette dernière nous propose va, dans la majeure partie des cas, s’imposer à nous. Tout s’accélère : dès 1926, Malévitch n’a plus les faveurs du régime soviétique. Il n’est qu’à voir le film d’Andrzej Wajda, Les fleurs bleues, pour se représenter la situation dans laquelle il pouvait se trouver. Dans la Pologne d’après-guerre, le parti communiste au pouvoir a, de la même manière, sa propre définition de l’art et le peintre Wladyslaw Strzeminski, figure majeure de l’avant-garde et du constructivisme (cousin artistique de Malévitch), n’adhère pas au concept de « réalisme socialiste ». Sans être farouchement opposé au régime (et c’est là une des grandes clés de lecture historique de toutes ces recherches artistiques), il veut pouvoir pratiquer son art comme il l’entend. Les autorités ne supportent pas son attitude et se mettent à le persécuter.

Censure : un discours artistique unique

Il en ressort que le régime politique veut, au mieux, favoriser ou au pire, imposer sa lecture de l’Histoire de l’art et sa définition de la place que doivent avoir les artistes.

L’avant-garde russe de 1907 à 1927, voilà le récit que l’on nous propose de la place des artistes de l’est de l’Europe. Après, plus rien. Difficile de citer un artiste de ce pays ou est-européen entre 1960 et aujourd’hui, bien loin de ces avant-garde inscrites au fronton de l’histoire de l’art, alors même que ces dernières avaient elles-mêmes été balayées par la réalité politique du bloc communiste. Qu’en est-il de la création quand elle devient dangereuse ?

Interroger l’Art par sa face Est, c’est avant tout interroger la notion d’Art officiel. De septembre 2016 à avril 2017, l’exposition Kolletsia proposait au centre Beaubourg un aperçu de cet art dit « non officiel ». Des artistes ont dû exposer dans leur appartement, dans leur chambre pendant des années avant de devoir s’exiler pour pouvoir enfin s’exprimer librement. Dans quelle mesure l’attitude outrancière et intolérante de la Russie n’est-elle pas qu’une déviance de l’attitude politique générale ? Quelle partie de l’art les médias et les historiens choisissent-ils de mettre en valeur ? N’y-a-t-il pas des contre-histoires de l’art à écrire, comme Michel Onfray a développé une contre-histoire de la philosophie ?

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Dmitri Prigov, Installation Sketch. Ballpoint pen on paper. (C) The State Hermitage Museum, 2012

Interroger l’art non officiel revient finalement à interroger l’essence même de la création. Pourquoi continue-t-on à créer alors même que cela menace notre propre existence ? Quelle est cette nécessité qui nous tient debout même au plus profond de la nuit ? Et peut-on créer une œuvre plastique dans le confort occidental sans se poser la question de la place politique de l’artiste et du rôle qu’on veut bien lui donner ? A l’heure de la mondialisation capitaliste, peut-on encore créer comme s’il suffisait de se faire une place dans le marché de l’art pour être un artiste ?

Stéphane Drozd

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