Diane Arbus, photographe de l’étrange

Une étrange photographe, ou plutôt une photographe de l’étrange, voilà qui est Diane Arbus. Ses clichés en noir et blanc présentent à la société new-yorkaise, puis du monde, les visages et les corps d’hommes, de femmes et d’enfants anonymes toutes classes sociales confondues, de personnes jugées marginales, des freaks. La démarche de Diane Arbus a sans doute été influencée par le travail de Lisette Model, photographe elle aussi connue pour ses portraits grotesques de personnes plus ou moins en marge de la société. Dans les années 50’, elle dispense des cours à la New School for Social Research de New York ; c’est ici qu’elle fait la connaissance de Diane Arbus, son élève : elle la pousse à aller au plus près de ce qui lui fait peur, de l’étrange, de l’inconnu, et l’encourage à briser la distance avec ses modèles.

Ce conseil, Diane Arbus l’applique tout au long de sa carrière. Les années 50’-60’ sont marquées aux États-Unis, par le développement de la photographie documentaire. L’artiste s’inscrit dans la démarche du photoreportage, mais révolutionne le genre par le choix de ses sujets et la très grande proximité qu’elle instaure avec ses modèles.

Pour moi, le sujet de l’image est toujours plus important  que l’image. Et plus complexe. J’éprouve un certain  sentiment pour la photo, mais ce n’est pas un sentiment  sacré. Je pense que ce qu’elle est vraiment, c’est ce dont  elle parle. Il faut que ce soit une photo  de  quelque chose.  Et ce dont elle parle est toujours plus remarquable que ce  qu’elle est.

Diane Arbus, New York, Aperture, 1972.

Diane Arbus, Femme au chapeau de roses et aux lunettes papillon, New-York, 1967
Diane Arbus, Femme au chapeau de roses et aux lunettes papillon, New-York, 1967

En 1965, elle met en place un style très personnel, en adoptant la technique du close-up, un cadrage frontal. L’usage du flash dévoile toute l’expression du visage photographié et fait apparaître des détails invisibles à l’œil nu. Et surtout, elle choisit un strict format carré 6×6, qui semble emprisonner ses modèles et permet de faire éclater toute la force de leur présence. Comme si, en photographiant ses sujets de si près ils envahissaient le cadre de l’image au point de devenir monstrueux : ou comme si elle cherchait à pénétrer à l’intérieur de la figure humaine. Le sujet, surpris, dépourvu de toute possibilité de riposte, est saisi tel qu’il est, dans toute sa spontanéité, sa complexité, son étrangeté.

Car c’est bel et bien l’étrange que Diane Arbus veut capturer et retranscrire dans ses photographies. Elle dépeint le quotidien dans l’étrange, en photographiant les personnes mises à la marge de la société, parfois jugées monstrueuses, les freaks, dans ce qui constitue leur routine, leurs habitudes. Il en va ainsi de ce jeune travesti, la tête couronnée de bigoudis, les ongles manucurés, saisi au cours de son rituel de préparation.

Diane Arbus, Jeune homme en bigoudis chez lui, New York, 196
Diane Arbus, Jeune homme en bigoudis chez lui, New York, 196

Elle pointe également l’étrange dans le quotidien, et cherche les failles qui font la spécificité de chaque être humain, ces moments où  on dévoile ce qui est enfoui au plus profond de nous-même, l’aspect « monstrueux » que chacun cache en lui et ignore peut-être lui-même. Comme cette femme au visage bourru et à l’air inquiétant, ou encore ce bébé en pleurs, défiguré, particulièrement effrayant.

Ces portraits choquent, dérangent, et la quête de la photographe pour l’étrange fascine encore et toujours. Dans cette démarche, aucun jugement, aucune pitié ou condescendance ni revendication d’égalité ou de tolérance de la part de Diane Arbus ; mais un profond respect, une tendresse presque, qui nourrissent sa volonté de mettre en lumière toute la complexe humanité de chacun de ses modèles. Car pour elle l’étrange est humain, et l’humain est étrange.

Solène Longerey

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