Le faussaire est un artiste ?

De nos jours, tout peut être copié, répliqué, dupliqué et l’art ne fait pas exception. L’oeuvre, objet de toutes les convoitises, s’échange sur un marché mondial dont le chiffre d’affaires a atteint les 12 milliards d’euros en 2016 (579 millions en France). Dans ce monde mercantile, tout ce qui attire mais que l’on ne peut posséder, laisse place à des manœuvres bien souvent illégales. 30% des œuvres qui circulent seraient fausses et les affaires de faux n’en finissent pas d’alimenter l’actualité (enquête sur les  meubles Boulle et Prouvé, soupçons sur tableau de Cranach, scandale Bill Parot à Versailles). Voici une brève mise en lumière sur la véritable nature du faux et du faussaire.

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La Vénus de Lucas Cranach – huile sur bois- 1531- collection des princes de Liechtenstein – Hotel de Caumont -Aix-en-Provence

Qu’est-ce que le faux ?

Le faux artistique pose le problème de l’authenticité, c’est-à-dire de la bonne attribution de l’oeuvre à son véritable auteur, seule indice de sa valeur. En France, il existe une différence majeure entre la définition du faux dans l’esprit de chacun et la qualification légale retenue. Mais quand parle-t-on de faux ?

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Matisse peignant à Collioure, André Derain par Wolfang Beltracchi (photo de W.Beltracchi)

Le législateur, notamment par la notion de Droit d’Auteurs, garantit la protection de l’artiste, de ses œuvres et les limites de leur utilisation. En matière de faux et en l’absence d’harmonisation des législations internationales, c’est la loi Bardoux du 9 février 1895 qui définit le délit de faux artistique, sur le sol français. Elle pénalise le faux par usurpation de nom ou celui par imitation de signature. Le texte incrimine également les marchands d’art et autres commissionnaires. Il a pourtant ses limites car la loi ne concerne que les artistes vivants ou les œuvres non encore tombées dans le domaine public et exclut de son champ d’application les œuvres d’art appliqué, architecturales, immatérielles ou encore littéraires. Les juges peuvent alors moduler leur sentence en utilisant la qualification de recel, vol, contrefaçon, escroquerie. L’intention frauduleuse étant toujours retenue comme l’élément déclencheur. Pour pallier tout écueil d’authentification, les experts et maisons de ventes emploient différentes dénominations attestant du degré de certitude de la provenance de l’oeuvre. On retrouve ainsi les notions de «attribué à» (lorsqu’on a de sérieux doutes sur l’auteur), «atelier de» (quand la production a été réalisée dans les ateliers du maître), ou encore «école de».

Le faussaire : technicien-artiste ?

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Van Meegeren, en 1945, travaillant sur la peinture « Jesus et les docteurs », faux Vermeer, et vendu à Hermann Goering, militaire nazi, durant la 2eme guerre mondiale.

Sur cette place restreinte du marché de l’art, face à des demandes croissantes, on assiste à une multiplication de manœuvres fallacieuses, souvent soutenues par le grand banditisme. Fernand Legros, Wolfgang Beltracchi, Guy Ribes, ou encore Han Van Meegeren ont tous été condamnés pour avoir réalisé (ou vendu) de faux tableaux. Leurs actes de mégalomanie, pensant égaler les plus grands maîtres, les rendent presque aussi connus que ceux qu’ils imitent. A mi-chemin entre l’esthète et l’escroc sans scrupule, le faussaire possède des compétences techniques et artistiques certaines mais reste dépourvu de capacité créatrice. Frustré de son statut d’imitateur, il prend plaisir à duper son monde et reste motivé par un esprit de revanche sur la critique et l’establishment. Guy Ribes dit qu’il exerce son activité «par orgueil et par jeu», Van Meegeren lui, parlait «d’outils de revanche sur la critique qui l’a humilié». Le faussaire, haï et décrié, exerce pourtant une fascination sur le public. Ses aventures rocambolesques, ses méthodes mystérieuses, intriguent et alimentent beaucoup de fantasmes. Son aura a souvent été source d’inspiration pour de nombreuses œuvres de fiction (documentaire sur Mark Landis, faussaire schizophrène du XXème siècle ou encore le film d’Orson Welles F for fake).

Les ateliers d’artiste

Depuis plusieurs années, ces falsificateurs ne sont plus seuls à venir «polluer» le marché. On assiste à un mélange des genres. L’imitateur de génie Beltracchi fait bande à part dans la catégorie des faussaires et va au-delà de la copie servile et de l’appât du gain, bien que la vente de ses faux lui ait rapporté plus de 16 millions d’euros. Lui, se pose en tant qu’artiste avec une démarche historienne en reprenant des thèmes commencé par l’auteur. Autrefois, des artistes, comme Corot, Duchamp et de nos jours des plasticiens comme Murakami et Spoerri, remettent eux-mêmes en cause la notion d’auteur, d’authenticité et de création individuelle et ont fait, ou font produire, leurs œuvres en ateliers en créant de nouveaux faux.

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Un faux Banksy – Passage des postes 5ème arrondissement- Paris (tempsreel.nouvelobs.com)

Ajoutons qu’avec le boom de l’art contemporain, les toiles de grands maitres ne sont plus les uniques cibles des faussaires. En effet on trouve des contrefaçons de Warhol et des imitations de l’art urbain de Banksy.

Avec l’évolution des techniques, l’impact du numérique, les codes traditionnels de l’authentification d’œuvres contemporaines se trouvent modifiés et, par extension c’est la définition de faux qui doit être réévaluée. La loi de 1895, insatisfaisante car lacunaire, devrait être réécrite, pour gommer ce vide juridique et prendre enfin en compte les nouveaux moyens de la création actuelle.

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