L’Art pour l’Art

La question peut se poser pour quiconque n’éprouve pas d’affection particulière pour la chose : l’art a–t-il une utilité ? Et le camp opposé de riposter : faut-il qu’il en ait une ? Que l’on s’offusque des prix faramineux de nombreuses œuvres d’art, ou que l’on

Rober Ryman, Chapter, 1981
Rober Ryman, Chapter, 1981. Huile sur toile de lin, 223,5 x 213,5 cm, photographie © Philippe Migeat – Centre Pompidou, Adagp, crédits © Centre Pompidou

s’interroge sur la raison d’être des toiles blanches de Robert Ryman, il n’est pas rare que l’art bouscule nos habitudes et nous pousse à remettre en cause notre conception de l’utile et de l’agréable, ou tout au moins de ce que cela signifie pour chaque individu au sein de son propre microcosme. L’art, sous ses nombreuses formes, le thème de son utilité et de son existence même, ont suscité de nombreux débats, qui perdurent encore et ne trouveront peut-être jamais de conclusion.

L’amour du beau revendiqué n’a rien de récent, et bien que le concept soit souvent attribué à Théophile Gautier qui défendait en 1834 qu’« Il n’y a de vraiment beau que ce qui ne peut servir à rien», cette conviction trouve un écho dans de nombreux pays et dans diverses formes d’Art. En 1804, le slogan prenait déjà forme sous la plume de Benjamin Constant qui note dans son Journal: « L’art pour l’art, et sans but ; tout but dénature l’art. ». Reprise plus tard par Victor Cousin, en 1828, dans son Cours d’histoire de la philosophie, la formule servira d’étendard à leurs contemporains, Gautier inclus. Fortement soutenu par les poètes, tel que Baudelaire qui voit la poésie comme un exercice technique, l’Esthétisme se fond souvent à un Hédonisme, militant pour le droit de ne vivre que pour les jouissances que le monde a à offrir, pour la beauté visible.  En 1850, Edgar Allan Poe écrivait même :

Il n’existe et ne peut exister sous le soleil d’œuvre plus absolument estimable, plus suprêmement noble, qu’un vrai poème, un poème per se, un poème, qui n’est que poème et rien de plus, un poème écrit pour le pur amour de la poésie.

Edgar Allan, Derniers Contes, Albert Savine, 1887, « Du principe poétique », p. 311

Ce point est la cause de nombreuses disputes, notamment avec le mouvement du Romantisme, qui aborde l’art avec passion et rejette le rationalisme, qui représente un frein au génie créatif. Le sentiment et l’émotion foisonnent à travers une expression du moi intime, subjective par nature, et souvent engagée dans l’actualité sociale. Cette tendance à représenter un réel plus ou moins brut ne fera que s’accentuer à mesure que les tensions sociales prennent de l’ampleur.

Francisco de Goya, El tres de mayo de 1808, 1817
Francisco de Goya, El tres de mayo de 1808, 1817, huile sur toile, 268 × 347 cm. Musée du Prado, Madrid. Ph. © Archives Larbor, Source : Larousse en ligne

L’art utile est férocement défendu par de nombreux écrivains pour qui il est crucial que l’art puisse, tour à tour, se faire bourreau ou pacificateur sous la main des artistes. George Sand écrivait en 1872 que « L’art pour l’art est un vain mot. L’art pour le vrai, l’art pour le beau et le bon, voilà la religion que je cherche. ». Emile Zola, 13 ans plus tard, distillera la dénonciation d’une société corrompu à travers GerminalTandis que certains soutiennent l’absolue nécessité d’un art neutre, indifférent au monde qui l’entoure, intouchable et intouché par le pouvoir, la politique et la religion, les autres vantent les mérites d’un art capable de toucher les âmes, de mettre à jour les perversités de la société et de faire tomber les dictateurs.

Eugène Delacroix, La Grèce sur les ruines de Missolonghi, 1826
Eugène Delacroix, La Grèce sur les ruines de Missolonghi, 1826, huile sur toile, 213 cm x 142 cm. Crédit © Musée des Beaux-Arts-mairie de Bordeaux, photographie F.Deval

Le sujet est aujourd’hui un peu moins philosophique et un peu plus humaniste semble-t-il. La question se pose, gênante et pataude au milieu de la pièce. Faut-il se justifier d’acheter ou de vendre un canevas blanc à plusieurs milliers d’euros ? Une sublime peinture à plusieurs millions ? Un amas de papier et de pigments prenant forme par la grâce d’un alchimiste. L’exercice d’une magie impalpable et inestimable dont l’objet fini n’est qu’une pâle relique, un vague témoignage de l’humain qui jadis fut, et qui n’a souvent jamais récolté les fruits de son art, qui pourraient pourtant remplir bien des panses.

Ibtissem Hadji

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3 commentaires

  1. Heureusement qu’il y aura toujours débat autour de l’art. Car il me semble que chacun a une approche très personnelle des choses, en fonction de sa sensibilité, de ses attentes, de son état d’esprit du moment. Cela montre la diversité des personnes, a quel point chacun est unique face au monde. Il n’y a pas un regard identique. Des millions de subtilités qui font la richesse de l’art.

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