[ANALYSE] La Monomane de l’envie, Géricault

Qu’on l’appelle Monomane de l’envie ou Hyène de la Salpêtrière, cet étrange portrait est entouré de mystère. Pour mieux le comprendre, il faut se pencher sur la “monomanie” : ce nom était donné aux troubles mentaux au début du XIXe siècle, aux balbutiements de la psychiatrie moderne. Il s’agirait donc d’une des premières représentations de la folie, au sens médical du terme. Avant Géricault, cette imagerie était toujours allégorique ou symbolique. Et cette “monomane” est d’autant plus importante qu’elle appartient à un ensemble de dix tableaux, dont la moitié a disparu. Les autres toiles ont été redécouvertes 40 ans après la mort de Géricault, en 1863. Sans titres ni informations sur leur contexte de création, elles ont suscité de nombreuses hypothèses au fil des décennies.

Géricault, La Monomane de l'envie, vers 1819-1820
Théodore Géricault, La Monomane de l’envie, dit aussi La Hyène de la Salpêtrière, 1819-1820. Huile sur toile, 72 x 58 cm. © Musée des Beaux-Arts de Lyon – Photo Studio Basset

L’âme par le corps

Lorsque le peintre Viardot est tombé par hasard sur ce tableau parmi d’autres de la série, il a immédiatement identifié cette femme comme étant malade de « monomanie », fixation obsédante d’un malade sur un objet unique. Il s’agirait ici d’un trouble lié à l’envie, au désir de posséder des choses. Ce tableau a été peint avec précision, comme si Géricault procédait à une sorte d’analyse clinique. Toute l’attention est attirée par la collerette blanche qui dirige le regard vers le visage, partie du corps sur laquelle le trouble psychique de la femme est visible : les détails accentuent la crispation de la bouche et le regard injecté de sang. On note aussi que ses yeux sont tournés sur le côté, comme fixés sur l’objet de l’envie. La teinte verdâtre donnée au visage renforce encore l’aspect malade du faciès.

Théodore Géricault, La Monomane de l’envie, dit aussi La Hyène de la Salpêtrière, détail, 1819-1820.
Théodore Géricault, La Monomane de l’envie, dit aussi La Hyène de la Salpêtrière, détail, 1819-1820. Huile sur toile, 72 x 58 cm. © Musée des Beaux-Arts de Lyon – Photo Studio Basset

A cela s’ajoute la manière de représenter les vêtements : les pans de tissus croisés semblent enfermer le buste de la femme, entravant ses mouvements à la manière d’une camisole. Et finalement, la lumière qui éclaire ce visage est artificielle, comme si cette femme avait été placée sous un projecteur pour une observation attentive. Par tous ces aspects, cette représentation marque une rupture avec les règles classiques du portrait, traditionnellement issu d’une commande et idéalisant le sujet. En plus de montrer une personne malade psychologiquement sans caricature ni embellissement, il s’agit d’une des premières grandes représentations de personnages du peuple en peinture. Cette “monomane” est bien traitée comme dans n’importe quel autre portrait : elle est montrée en buste, dans un format traditionnel. Mais la plus grande nouveauté, c’est qu’on observe une représentation de l’inconscient et du ressenti psychique : pour quelle raison Géricault s’est-il intéressé au sujet ?

Une histoire trouble

Une première légende affirme que l’exécution de ces œuvres aurait fait suite à une dépression nerveuse dont aurait souffert l’artiste à l’automne 1819. Il semblerait avoir été soigné par le docteur Georget à Paris, puis réalisé ces toiles pour lui. Aucune preuve n’appuie cette hypothèse, mais beaucoup estiment que Géricault et Georget ont plus simplement été amis. L’artiste aurait donc peints ces tableaux en tant que « matériel de démonstration » pour les cours en amphithéâtre du médecin. Mais à nouveau, rien ne prouve que les deux hommes se soient effectivement connus. On peut aussi estimer que Géricault s’est penché sur le sujet de lui-même, puisque son intérêt pour les individus relégués au bas de l’échelle sociale et les malades, est avéré. Dans tous les cas, il s’agit bien d’une des premières représentations réalistes de troubles mentaux dans l’histoire de la peinture.

Presque un siècle a été nécessaire pour que l’histoire de l’art, mais aussi celle de la psychiatrie, réalisent l’importance de cette série de tableaux. Ils témoignent avec précision du moment charnière où les malades mentaux ont commencé à être traités et soignés en tant que tels, et non plus camouflés et dédaignés par la médecine. Et en plus de cela, Géricault a posé ici les jalons de l’intérêt pour l’inconscient, qui allait passionner plus tard les artistes sous l’influence de la psychiatrie en pleine évolution.

Céline Giraud

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