[ANALYSE] Andromède libérée par Persée, Piero di Cosimo

Dès ses origines, la peinture a servi la narration et permis d’ouvrir à tous les récits religieux et mythologiques. Beaucoup d’artistes s’en sont emparés à la Renaissance, comme le florentin Piero di Cosimo. La scène choisie ici est tirée des Métamorphoses d’Ovide, et met en scène la libération d’Andromède par Persée, alors qu’elle avait été sacrifiée à un monstre marin. L’histoire a inspiré beaucoup d’artistes, comme Titien, Véronèse ou encore Rubens. A chaque fois, ils ont choisi un instant en particulier, bien souvent celui qui montre la mise à mort de la bête. C’est une version bien différente que nous propose l’excentrique di Cosimo, qui a représenté tous les épisodes dans un seul tableau. Nous verrons donc comment est organisée cette peinture narrative originale, dans laquelle on retrouve de nombreux aspects de la légende.

Piero Di Cosimo, Andromède libérée par Persée, 1510
Piero Di Cosimo, Andromède libérée par Persée, 1510, huile sur bois, 70 x 123 cm. Florence, Musée des Offices. (C.) Google Art Project

Une bande dessinée au XVIe siècle

La composition est circulaire, organisée autour de la lagune dans laquelle se trouve la créature, point d’orgue de l’épisode. Les personnages sont de petite dimension, pour être réunis dans le même espace. L’histoire commence en haut à droite, où on peut reconnaître Persée à ses talons ailés, don d’Hermès. Il porte également le casque d’Hadès, et le bouclier d’Athéna qui vient de lui permettre de vaincre la Gorgone Méduse.

Piero Di Cosimo, Andromède libérée par Persée, 1510, détail
Piero Di Cosimo, Andromède libérée par Persée, 1510, détail. Persée volant devant le mont Atlas

Il vole devant le mont Atlas : il aurait demandé au Titan de l’abriter après avoir tué Méduse ; devant son refus, il l’aurait soumis au pouvoir de la tête de la Gorgone, le transformant en montagne. Après cela, il cherchait un abris lorsqu’il a aperçu Andromède attachée sur la rive face à une créature. Le héros a donc voulu la délivrer, en échange de sa main.

Piero Di Cosimo, Andromède libérée par Persée, 1510, détail
Piero Di Cosimo, Andromède libérée par Persée, 1510, détail. Andromède attachée à l’arbre, et ses parents.

En bas à gauche sont regroupés des habitants du royaume, qui pleurent déjà la mort prochaine de la jeune femme. On reconnaît le père d’Andromède en blanc, ainsi que sa mère vêtue de bleue (ci-dessus, entourés de jaune). C’est cette dernière qui est à l’origine de la condamnation de sa propre fille : elle aurait défié et déclenché la colère de Poséidon. C’est pour le satisfaire et calmer les effets de sa colère qu’Andromède est vouée à se faire dévorer par un monstre marin. Peut-être est-ce pour cette raison que le peintre cache son visage.
Puis on retrouve Persée au cœur de l’image, s’apprêtant à défier la bête. L’artiste n’a pas figuré le combat, mais la posture du héros laisse entendre une issue facile, marquant son statut de demi-dieu. On le retrouve ensuite une troisième et dernière fois en bas à droite, victorieux, entre Andromède qui retrouve des couleurs, et son père Céphée. A nouveau, la mère est cachée. Ils sont entourés d’habitants qui fêtent le triomphe, avec des branches de laurier symboliques de la victoire.

Piero Di Cosimo, Andromède libérée par Persée, 1510, détail.
Piero Di Cosimo, Andromède libérée par Persée, 1510, détail. Andromède, Persée et Céphée après la victoire sur le monstre.

On remarque que c’est au niveau du dénouement heureux que le plus de personnages sont représentés, mettant cet aspect en valeur. L’opposition entre les deux parties du tableau est aussi marquée par la manière de représenter la nature : elle est sèche, minérale et peu habitée à gauche, marquée par la présence de l’arbre mort qui soutient Andromède. A l’inverse, elle est vivante et plus fournie à droite, où les habitants sont d’ailleurs en accord avec les dieux puisque selon le récit d’Ovide, ils pratiquent des sacrifices, dont on retrouve les autels ici. Le fait que les deux groupes soient resserrés et tronqués par le cadrage encourage notre œil à passer de l’un à l’autre, et à découvrir toutes les scènes comme dans une bande dessinée.

Piero Di Cosimo, Andromède libérée par Persée, 1510, détail.
Piero Di Cosimo, Andromède libérée par Persée, 1510, détail. Les autels sacrificiels dressés par les habitants.

La fantaisie de l’artiste

De manière générale, Di Cosimo est très fidèle au texte d’Ovide. Cependant, il a choisi de montrer plusieurs aspects de l’histoire pour laisser libre cours à son imagination. Il est par exemple le seul à avoir représenté Andromède attachée à un arbre et non pas à un rocher, comme l’indiquait Ovide. Pour certains il s’agirait d’un symbole phallique, mais il marque aussi la proximité de la mort, puisque l’arbre représente habituellement la vie. Aussi, si Persée ne tue pas le monstre de façon claire, c’est probablement parce que l’artiste souhaitait représenter la créature de manière plus libre que si elle était engagée dans un combat. Elle est effectivement immense, au centre de la toile. Sa forme est très originale : elle possède une queue de dragon, des pattes palmées, des défenses et une crinière orangée, ne ressemblant à aucune autre. On remarque aussi la fumée qui sort par ses naseaux et menace Andromède, preuve de sa puissance et donc de celle de Persée qui parvient à le vaincre.

monstre
Piero Di Cosimo, Andromède libérée par Persée, 1510, détail. Persée sur le dos du monstre marin.

On note également la présence de deux musiciens au premier plan, qui participent à la liesse qui a suivi la victoire. Ils utilisent des instruments complètement inventés par le peintre, qui a repris et arrangé différents objets existants pour en faire des versions fantasmées, inutilisables.

Enfin, il semble que la scène ait vraiment passionné le peintre, puisque Piero di Cosimo s’est représenté sous les traits du personnage barbu qui regarde le spectateur en bas à droite. Il a donc complètement investi cette légende, dont il a choisi de représenter plusieurs passages. On constate qu’il y a fait une démonstration technique poussée, par son goût du détail et le foisonnement d’éléments. Au niveau pictural également il s’agit d’un travail remarquable, par le fini léché et le grand nombre de couleurs présentes. Cette version illustre finalement très bien l’oeuvre de l’artiste, dont on sait peu de choses mais qui était « frappé de bizarrerie » selon le biographe Giorgio Vasari.

Céline Giraud

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