[DOSSIER] Prétexter la plage pour parler des vacances

depuis le Land art, les lieux d’exposition de l’art se sont bien ouverts : les créations s’installent dans des espaces publics, loin des musées ou des institutions accueillantes. Avec des mouvements favorables au décloisonnement de l’art, tels que le Nouveau Réalisme, Fluxus ou même l’Impressionnisme, on le retrouve dans des endroits jusque là insoupçonnés. Ainsi, la plage n’y échappe pas. En effet, devenues un des lieux les plus touristiques depuis les congés payés, les côtes françaises sont aménagées afin de permettre aux ouvriers de venir découvrir le paysage. Beaucoup n’avaient pas encore vu la mer, c’était une grande première. Et encore aujourd’hui, certains n’ont pas la possibilité de le faire. Pourtant, dans notre inconscient collectif, la mer et le sable sont des éléments auxquels on pense l’été arrivant.

Percevant le potentiel symbolique et plastique de la plage, des artistes s’en sont emparés afin de faire naître tout un nouveau lexique. Parfois évidente, on ne remarque qu’elle, comme chez Jim Denevan (ci-dessus). Mais dans d’autres créations, la plage n’est pas visible, tel que dans le Le vase volé de Jean-Pierre. Pourtant, par la simple présence du sable et du seau nous l’imaginons. Ainsi, comment les artistes arrivent-ils à montrer les vacances en bord de mer par la simple force de la suggestion ?

Le mobilier de plage

Il y a des éléments beaucoup moins évidents que la mer et qui pourtant, ont un pouvoir évocateur redoutable. L’un d’eux est évidemment la rayure, rappelant la marinière. Si sa géométrie et régularité en font un motif artistique pratique, elle l’est également pour les tissus décoratifs.

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Gianni Colosimo, “La jolie petite plage de Daniel“, 2011. 3 cabines de plages, 3 transats, sable, 450 x 300 cm © Centre Pompidou-Metz, juillet 2011

Durant l’été 2011, le CPM proposait une exposition intitulée « L’art contemporain raconté aux enfants », menée par l’artiste italien Gianni Colosimo. Pour elle, il décide de revisiter les grandes œuvres du XXe et XXIe siècles, telles que Le vase volé de Jean-Pierre ou La jolie petite plage de Daniel. Le « Daniel » dont il est question ici, est le bien nommé Buren dont les bandes noires et blanches sont devenues la signature. Colosimo en reprend donc le motif en le rapprochant des cabines de plage et des transats. Afin de se mettre à hauteur d’enfant, il travaille selon deux échelles particulières : une grande pour les abris et une petite pour les assises. Toutefois, un détail intrigue, voire dérange : dans le sable, seuls des pas d’adultes se voient. « En pratique, mon intervention artistique consiste à donner une nouvelle vision de l’œuvre d’art dans laquelle l’enfant peut s’impliquer d’une manière ludique, en l’interprétant par son propre raisonnement. Les œuvres originales de référence sont des déclencheurs », précise Colosimo. Ainsi, il faudrait voir dans ce contraste de mesure, un moyen de faire entrer l’enfant et l’adulte dans l’histoire de l’art contemporain. Pour La jolie petite plage de Daniel, l’artiste pourrait donc demander au second de se mettre à la place du premier et vice versa. Le sable servirait alors de prétexte plastique pour signifier cette requête. Mais une question se pose concernant la pertinence de l’utilisation de la plage : si l’artiste ne manque certainement pas d’humour en comparant le motif burénien à celui de la marinière, était-ce judicieux ou simplement facile ?

La consommation des loisirs

La plage parle au plus grand nombre, notamment au travers du souvenir de vacances. Avec l’aménagement des stations balnéaires, elle devient même un produit de consommation. Gérard Deschamps, artiste né à Lyon en 1937, perçoit cet aspect et décide en 1970, de produire sur des objets issus du marché du loisir : Les Pneumostructures (voir site de l’artiste).

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Jeux d’Eau, Gérard Deschamps, Bouées et pneumatiques en plastique, Musée des Arts Décoratifs, 2008

Pour ce travail l’artiste, familier du mouvement des Nouveaux Réalistes, place des pneumatiques dans des vitrines, sans même y apporter un quelconque changement, sinon celui de leur fonction de base. On y notera deux aspects intéressants : la critique de la matière plastique et l’appauvrissement des formes des jouets pour enfants.

Si le plastique fut inventé de manière fortuite par le chimiste belge Léo Bakeland, sa praticité fut rapidement vantée. Permettant de construire des objets d’un seul tenant, il est peu cher et très solide ; parfaitement malléable, les industriels peuvent faire des formes simples et extravagantes. Ses possibilités commerciales sont donc remarquables : étanche, le plastique devient une matière de jeu d’eau, comme nous le rappelle la Commissaire Dorothée Charles, conservatrice au musée des Arts décoratifs (1). Dans les années 70, on se préoccupait peu, voire pas du tout, de sa toxicité ou de sa pollution. Le plan marketing dont il faisait l’objet était donc parfait, ce que Deschamps critique : il y voit une consommation abusée, voguant sur les loisirs et la détente des consommateurs.

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Dauphins (2004), Gérard Deschamps,Plastique gonflable (200x150x60)

Depuis les années 2000, cet artiste écume les grandes surfaces et les bazars du bord de mer pour se procurer des bouées, pataugeoires et autres objets gonflables. Les Pneumatiques deviennent un mélange d’objets ludiques et de consommation de masse. N’y apportant aucune retouche, les installations sont de couleurs vives, fluorescentes afin d’attirer le regard, tout comme dans un supermarché en somme. Ainsi, hormis le fait de donner un titre à ses œuvres, Deschamps choisit simplement le mode d’accrochage ou d’installation. On retrouve là une posture héritée de Marcel Duchamp et de son urinoir, Fountain de 1913.

Il arrive que l’on trouve déjà des objets que l’on aurait aimé créer et qui, de plus sont bien mieux réalisés qu’on aurait pu espérer le faire soi-même.

Gérard Deschamps

La plage fait donc partie de notre imaginaire collectif : en peu d’éléments, les artistes ne manquent pas de la signifier sans même devoir la montrer. Les objets de décor qui l’habillent, mais aussi ceux de loisir, suffisent à l’entrevoir.

La chaleur d’été

maillot-et-creme-solaireSi on parle de la plage, il faut aussi envisager la mer. En effet, elle pose une ambiance et une atmosphère particulières dans une œuvre, comme pouvait le montrer Courbet avec sa vague. Mais, parfois, il n’est pas nécessaire de la représenter pour se la figurer.

En été, la mer est un moyen de se rafraîchir : les commerciaux l’ont aussi compris, il faut jouer avec la chaleur et les gouttes de sueur !

Suivant ce principe, l’artiste Ron Mueck propose Couple under an umbrella, figures géantes et hyper-réalistes, d’un couple se reposant. L’homme a un bras replié sur sa tête et son regard bleu est perdu dans ses rêves.

 

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Couple Under An Umbrella, Ron Mueck – Thomas Salva/Lumento pour la Fondation Cartier pour l”art contemporain, 2013

Le corps sur la plage s’offre aux regards des passants et aussi, dans ce cas, des visiteurs impressionnés. Mais ici, ce n’est pas non plus n’importe quel corps que l’artiste travaille, puisqu’il s’agit de celui de la détente, éloigné des tracas du quotidien. Mueck isole donc un instant particulier et éphémère afin de le pérenniser et de lui offrir une poésie singulière. Nous sommes face à un bout d’humanité : on va à la plage en famille, entre amis, en couple.

Dans Couple under an umbrella nous comprenons que l’action se passe à la plage grâce aux maillots de bain que nous retrouvons dans une autre de ses sculptures, cette fois-ci, ironique.

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Drift, Ron Mueck, A/P, 2009; matériaux divers, 118 x 96 x 21 cm, collection privée

Présenté comme un Christ en croix, cet homme, lunettes de soleil vissées sur le nez et montre au poignet, se prélasse sur son matelas pneumatique, jouet d’adulte cette fois. Tout comme chez Deschamps, on pourrait y voir une critique de la consommation des loisirs auxquels l’homme se sacrifie volontiers. Le titre corrobore cette idée puisque drift signifie dérive. L’artiste veut-il évoquer le problème du culte de l’argent et du paraître qu’il engendre ?

Le maillot de bain

Le choix de ces trois productions n’est pas un hasard. En effet un détail important les relie : le maillot de bain. Si dans les années 1850 la bourgeoisie préférait les peaux blanches et ne montrait pas son corps, son évolution a permis de nombreuses émancipations et libertés corporelles. La pudeur, de moins en moins de mise, le fait passer du format pantalon à celui du bikini, pour les femmes, et short de bain pour les hommes. Grâce au maillot de bain, il devient possible de profiter de la plage de manière plus confortable mais aussi de se baigner tout en cachant certaines parties de son corps. N’étant plus remis en question dans nos sociétés occidentales, il n’est pas étonnant de le voir dans des créations plastiques. Deschamps le propose par exemple, sous la forme d’une « poubelle d’Arman ».

Même si nous ne pouvons l’identifier comme tel, les Nanas de Niki de Saint Phalle semblent aussi porter ce vêtement court dévoilant le corps. La critique n’y est pas acerbe mais positive : on retrouve une véritable expression de liesse chez elles. Il s’agirait donc d’exulter le corps, de le montrer dans ce qu’il a de plus charnel et banal, chose visible également dans les rides de Couple under an umbrella.

L’enveloppe charnelle vieillit donc, s’expose, parfois pour exprimer sa posture sociale comme dans Drift et d’autres pour se détendre. Le corps se dénude, mais pas pour devenir sexuel. Il est le souvenir d’un instant de détente, loin du quotidien.

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Martial Raysse, Soudain l’été dernier, 1963, 100x225cm

L’interaction sociale de la plage

La plage est un lieu dans lequel on se prélasse, comme nous le fait ressentir Mueck, mais c’est aussi un lieu d’interactions sociales.

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Les Cavaliers sur la plage (II), Paul Guguin, Huile sur toile, 73,8 x 92,4 cm, Collection privée

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On y fait pas que se reposer, puisqu’on y joue, discute, marche, court, ce que nous montre cette toile de Gauguin. La plage qui est peinte se situe sur Hiva Oa, dernière étape du voyage de l’artiste sur l’île des Marquises. Pour la représenter, il s’est éloigné de la montagne noire pour aller vers des roses doux. On y voit des cavaliers au bord d’un océan déferlant, peut-être pour une course ou une simple balade. D’ailleurs, les personnages encapuchonnés au dernier plan rappellent les coureurs que l’on retrouve dans des tableaux d’Edgar Degas.

La société sur la plage

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Eugène BOUDIN (1824-1898), La plage à Villerville, ca. 1864, huile sur toile, 45,7 x 76,3 cm. Chester Dale Collection. © Washington, National Gallery of Art

Sur cette toile, nous voyons un grand groupe de notables discutant. Des chaises sont disposées en cercle, afin de bavarder comme s’ils étaient dans un salon. Certains sont debout, imitant la promenade de courtoisie, d’autres se sont rassemblés en plus petits groupes. La vie sociale semble persister dans ce tableau alors même que l’artiste la représente éloignée de la ville et perdue au milieu des sables. Les habits des femmes n’en restent pas moins éclatants, comme les robes blanches, et les hommes tiennent toujours une canne. Cette représentation est presque fantasmagorique.

Comme chez les impressionnistes, Boudin cherche à peindre la pureté et la finesse de la lumière en sortant de son atelier. Ainsi, après s’être installé à Trouville en 1862, il s’est essayé à la représentation de scènes de plage. Puis, le développement rapide de Deauville, à l’initiative de Charles de Morny (1811-1865), encourage Boudin à exploiter ce qu’il estime être un “filon”. La haute société parisienne, qui fréquente alors la ville, boude pourtant ces images jugées triviales, ce que Boudin objecte. Finalement, l’artiste ne trouvant pas son public, délaissa ces paysages pour faire de la peinture marine.

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Eugène BOUDIN (1824-1898), Le Croisic, 1897, huile sur toile, 50,5 x 74,5 cm. © MuMa Le Havre / Florian Kleinefenn

Pourtant ce travail ne manque pas de qualités, tant plastiques que thématiques. Afin de rendre l’aspect rayonnant de la lumière dans ses aquarelles, Boudin atténue les contours et laisse le lavis translucide déborder. L’aspect impressionniste est efficace : au XXe siècle, Raoul Dufy en a systématisé le procédé. Le rendu atmosphérique est poétique et sensationnel. Quand au sujet de la plage, il est certes trivial, mais ne réfute pas l’intérêt : la scène de genre et de paysage étant déjà bien développées à cette époque, Boudin aurait pu trouver un public amateur.

Au milieu des années 1880, alors qu’il s’est définitivement retiré de la vie parisienne pour s’installer dans une petite maison à Deauville, il cherche à représenter l’immensité de la mer, du ciel et du sable. Il n’y a plus d’ombres, le soleil est partout, lumineux obligeant le peintre à travailler par touches floues. Le sujet devient moins la plage elle-même que l’espace pictural.

A - Mondrian

insi, si la plage est un lieu autonome, elle rassemble aussi des personnes de différentes classes sociales. Allant de l’ouvrier, au badaud et au notable, elle est un lieu de rencontre. À mesure des époques, ces différences tendent à s’effacer, laissant aux corps le loisir de s’exposer. Chacun est libre de se forger ses propres souvenirs. D’ailleurs, les artistes que nous avons vus ici, n’ont plus besoin d’exhiber la mer ou le sable pour ramener le spectateur sur la plage. Par la simple évocation, nous comprenons où se situe l’action des créations. De ce fait, la plage est non seulement un lieu d’exposition, comme le laisse entendre le Land art, mais aussi un sujet qui mérite d’être regardé.

(1) chargée du département des jouets. Exposition « Gérard Deschamps. Jeux d’eau », du 5 juin au 16 novembre 2008, « Petite histoire des matières plastiques ».

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