Les artistes et l’enfermement volontaire

Quand il s’agit d’art lié à l’enfermement, on a tendance à penser aux artistes qui ont créé durant une réclusion contrainte : prison, détention, etc. On ne songe donc pas immédiatement à ceux qui ont fait de l’enfermement un choix, et un aspect de leur travail. En ce moment en France, on parle beaucoup d’Abraham Poincheval qui vient juste de passer une semaine reclus dans une pierre de 12 tonnes, installée dans une salle du palais de Tokyo. Mais pourquoi les artistes s’enferment-ils ?

Mettre son corps à l’épreuve

En s’entravant volontairement, les artistes utilisent d’abord leur corps comme objet et lieu de création. Il semble que le premier à avoir volontairement fait l’expérience de l’enfermement solitaire soit l’américain Chris Burden, célèbre pour ses performances particulièrement extrêmes.

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Chris Burden, Five day locker piece, Université de Californie, Irvine, du 26 au 30 avril 1971, Image via Ronald Feldman – Courtesy Ronald Feldman Fine Arts, New York

Dans Five Day Locker Piece, il a passé cinq jours dans son casier d’étudiant de 60 cm de haut et de large, et 90 cm de profondeur, en avril 1971. N’emportant que de l’eau avec lui, il a fait de son corps l’objet de l’œuvre. L’idée était de se soumettre à la contrainte et la privation, marquant fortement les principes du Body Art. Dans ce courant, le corps est le principal objet et lieu de la création.

Un an plus tard, l’artiste britannique Stuart Brisley a également mis son corps à l’épreuve par une forme d’enfermement. Il s’est installé dans une salle de bain, dans laquelle il s’est enfermé et laissé macérer dans une baignoire deux heures par jours pendant deux semaines (And for today… Nothing). Il s’obligeait à rester immobile dans une eau sale emplie de déchets.

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Stuart Brisley, And for today… nothing, 1972, Gallery House Goethe Institute, London. Photo stuart brisley.com

Chez lui, la volonté était de questionner la nature de l’être humain et la résistance du corps et de son énergie, en transformant un acte du quotidien, ici celui de se laver. Historiquement, l’enfermement était donc d’abord un moyen pour les artistes de pousser leurs corps dans leurs retranchements. Mais il ne faut pas non plus oublier la portée symbolique de tels actes, que d’autres performeurs ont bien saisie.

Revendiquer, dénoncer

C’est à Joseph Beuys que je pense immédiatement lorsqu’il est question d’enfermement revendicatif. En mai 1974, peu après les travaux des pionniers du Body Art, l’artiste a passé cinq jours seul avec un coyote sauvage dans une galerie à New York, pour I like America and America likes me. La revendication de l’artiste est clairement indiquée dans le titre de la performance : il s’attaque notamment à la société américaine et à son rapport à la nature. L’idée était de montrer que l’homme pourrait renouer avec la nature et plus particulièrement avec le coyote, qui était désormais détesté par l’homme après avoir été vénéré par les indiens d’Amérique. Pour marquer son rejet du pays, il s’est organisé de manière à ne jamais fouler ni voir le territoire américain en dehors de celui de la galerie. Le seul « habitant » américain avec lequel il a été en contact direct était donc cet animal.

 

La litière du coyote était d’ailleurs faite d’une pile de Wall Street Journal : quelle symbolique plus forte que de faire uriner un animal sur des journaux américains ? Ce type d’action a une portée revendicatrice forte, mais large : elle pointe de grands principes. A l’inverse, des artistes comme Omar Jerez se sont attaqués à des cibles plus définies avec des actions comme celle qu’il a menée en 2012. Il a alors passé huit jours dans une cellule identique à celle dans laquelle un gardien de prison avait été retenu par l’ETA durant 532 jours entre 1996 et 1997 (le plus long enlèvement de l’histoire de l’organisation séparatiste basque).
Mais qu’en est-il d’un artiste comme Abraham Poincheval ? Peut-on parler de revendication, ou de performance ciblant le dépassement physique ? Il s’agit peut-être d’un mélange de ces deux aspects.

Abraham Poincheval, l‘ermite moderne

Contrairement à Beuys ou Burden qui ont choisi de faire oublier à leur corps des besoins vitaux comme manger, boire ou dormir, Abraham Poincheval prend toujours soin d’intégrer ces aspects à ses expériences de l’enfermement. Par exemple, lorsqu’il s’est installé à l’intérieur d’un ours durant 13 jours, il a adopté le régime de l’animal (vers, baies et miel), mais n’a pas cessé de s’alimenter.

Abraham Poincheval, Ours, 2014
Abraham Poincheval, Ours, 2014, Matériaux mixtes, 160 x 220 x 110 cm, © Musée de la chasse et de la nature. Photo : S. Lloyd. Semiose galerie, Paris.

Il avait également emporté de quoi lire et réfléchir : même si le corps était évidemment très contraint, l’idée était aussi d’expérimenter une autre forme de quotidien, à la manière de l’ermite. L’artiste parle d’ailleurs de « voyage intérieur » à ce propos. A chacune de ses performances, les choses sont différentes, mais présentent toujours une réflexion sur l’homme et sa nature : « S’enterrer vivant consiste à repousser ses limites physiques et mentales ». Pour sa dernière performance en date, dans laquelle il s’est installé dans un roc, les choses étaient très différentes en termes de confort. Car s’il avait prévu de manière très précise les quantités de nourriture et d’eau nécessaires à sa survie, il s’était aussi préparé à devoir faire appel à la méditation et à la sophrologie pour tenir sur le plan physique. L’idée était cette fois-ci d’« expérimenter le temps du minéral », cherchant à répondre à une question qu’il expliquait se poser  : « Qu’est-ce que le monde? ». Depuis que l’artiste est sorti  « un peu sonné » de cette forme d’hibernation, on a hâte d’en savoir plus sur l’expérience !

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Abraham Poincheval, Vue de l’exposition au Palais de Tokyo, © Abraham Poincheval et galerie Semiose. Photo Aurélien Mole, source Palais de Tokyo.

Céline Giraud

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