L’Ukiyo-e, l’art du monde flottant

Là où l’art occidental, au delà d’une richesse et d’une variété certaines, n’en reste pas moins globalement traversé par une philosophie du dévoilement du Beau par l’acte artistique jusqu’au début du XXe siècle, l’art japonais est marqué par une esthétique de l’éphémère, de l’imperfection et de la suggestion. Cette sensibilité si particulière est, entre autres, le fruit de l’influence de la pensée bouddhiste et animiste sur la culture nippone : la nature (montagnes, forêts, rivières, alternance des saisons…) y constitue un sujet majeur. Le pouvoir d’évocation concis d’un élément isolé y est favorisé, capturé dans son existence éphémère, plutôt que le dévoilement savant et complexe d’un monde idéalisé. Le yūgen désigne d’ailleurs spécifiquement cet art de l’évocation subtile, que travaillent nombre d’artistes japonais, cette émotion qui se dégage de la capture de l’instant destiné à disparaître. Les artistes occidentaux qui découvrent cette sensibilité si particulière au cours du XIXe siècle seront particulièrement marqués par un genre spécifique : L’Ukiyo-e.

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Suzuki Harunobu, Femmes à la lessive sous les cerisiers en fleurs (1765-1770)]

Un art populaire du monde éphémère…

Le terme Ukiyo-e, qui signifie « image du monde flottant », désigne avant tout un genre artistique citadin et populaire qui émerge vers la fin du XVIIème siècle, durant l’époque d’Edo (du nom de la capitale du pays, qui prendra par la suite le nom de Tokyo). Elle est marquée par la pacification du Japon, imposée par la dynastie de shoguns Tokugawa suite à une période sanglante de guerre civile. La caste guerrière des samurai perd en influence au profit d’une classe marchande émergente, qui imprime ses préférences dans le domaine de l’art qu’elle commandite. Ainsi, là où certaines écoles artistiques restent fidèles aux thèmes classiques chinois (1),

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Suzuki Harunobu, Jeune femme admirant un lapin des neiges (fin des années 1760)

l’Ukiyo-e favorise notamment la représentation des petites gens, des courtisanes, des rues remplies par la foule, des acteurs de kabuki (2), des scènes érotiques, ou encore des paysages empreints de dynamisme intégrant souvent des individus vaquant à leurs occupations (un thème qui se développe essentiellement vers la première moitié du XIXème siècle). De manière générale, les artistes de l’Ukiyo-e parviennent à exprimer la tension de l’instant capturé au sein de leurs œuvres. En cela, ils plongent le spectateur dans une ambiance à la fois simple et vibrante, où l’imagination peut reconstituer à loisir tout ce que la scène ne fait que suggérer… Toutefois, la censure shogunale, qui veille au maintient de mœurs correspondant aux valeurs confucéennes de respect de l’ordre social et du lignage, est sévère à l’encontre du genre. Elle voit dans la culture populaire valorisant le plaisir des sens, l’amusement, et les jeux une menace envers l’ordre social, mais le détournement de cette censure reste monnaie courante. L’interdiction d’indiquer le nom des courtisanes sur les œuvres se voit ainsi détournée en poèmes ou rébus permettant de reconstituer l’information. De même, les artistes shunga persistent à diffuser leurs estampes érotiques malgré la censure des scènes de sexualité par le shogunat.

… marqué pas plusieurs grands noms, techniques et courants…

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Bloc en bois pour l’impression d’une estampe d’Utagawa Yoshiiku (1862)

Le genre de l’Ukiyo-e est généralement associé à l’estampe, technique de gravure sur bois qui permet sa diffusion à une relative grande échelle par l’impression de l’oeuvre sur papier, avec un coût réduit, à la manière des gravures occidentales. Ceci dit, d’autres techniques sont également mobilisées, telles la peinture sur paravents ou sur rouleaux. Les œuvres peuvent se classer par formats ou couleurs employées (3), mais il est également possible de discerner de grandes écoles et des artistes renommés ayant chacun leur domaine de prédilection. Durant les premiers temps de l’Ukiyo-e (au début du XVIIIe siècle) l’école Torii se spécialise dans les affiches de programmes de théâtre ou les portraits d’acteurs, et les écoles Kaigetsudō et Miyagawa favorisent les représentations de bijin (« jolies femmes »). Plus tardivement (fin XVIIIe – début XIXe siècle), Toyoharu intègre la perspective occidentale dans ses représentations urbaines, Harunobu et Utamaro poursuivent la tradition des représentations féminines en misant sur la dimension psychologique de leurs personnages, et Sharaku produit ses innombrables portraits d’acteurs de kabuki où l’individualité et le caractère du modèle constituent la base de son inspiration.

D’un autre côté, des paysagistes comme Hokusai ou Hiroshige se spécialisent dans des scènes paysagères réalistes et dynamiques, dont fait partie la très fameuse Grande Vague au large de Kanagawa appartenant à la non moins célèbre série des Trente-Six vues du Mont Fuji.

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… qui rencontre un succès certain en Occident

L’Ukiyo-e, considéré comme vulgaire au Japon car fortement associé au monde du « petit peuple » et aux sujets triviaux, rencontra néanmoins un succès certain en Occident, où l’esthétique à la fois simple et dynamique des estampes fascina et inspira de nombreux artistes tels Tissot ou Van Gogh, donnant naissance au courant japoniste.

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Vincent van Gogh, La Courtisane (1887)

Les techniques artistiques occidentales influencèrent d’ailleurs elles aussi l’Ukiyo-e, qui emploiera la perspective géométrique importée par des ouvrages d’art hollandais dès les années 1740, et fera tardivement usage de couleurs artificielles comme le bleu de Prusse (employé notamment dans La Vague). Ce succès de la culture populaire japonaise en Occident dès le XIXème siècle préfigure très certainement celui de la « cool japan » contemporaine, en particulier des prolifiques manga, source d’inspiration, à l’instar de l’Ukiyo-e en son temps, pour de nombreux artistes occidentaux.


(1) Comme la très influente école Kanō largement soutenue par le pouvoir shogunal, qui excelle dans la représentation sur paravents ou rouleaux de larges scènes de paysages.

(2) Le Kabuki est un genre théâtral populaire, misant sur le caractère spectaculaire de ses mises en scènes, dont les acteurs sont de véritables « stars ».

(3) Les productions sumizuri-e par exemple sont exclusivement monochromes, tandis que les nishiki-e arboreront une grande variété de couleurs.

Manoël Legras

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