Art et judaïsme

Au regard du judaïsme, son art ne peut être que le résultat de la fusion entre le sol et le sang. Autrement dit, un artiste juif français ou allemand ne fait pas forcément de l’art juif, mais avant tout de l’art appartenant au patrimoine français ou allemand. Pourtant, la dispersion de ce peuple à travers le monde est intimement liée à ce type d’art. Ce dernier est d’ailleurs, entre autre, constitutif de la diaspora juive et vient enrichir l’histoire de l’art elle-même.

L’art juif : du multiculturel à l’universalisme

Certains diront qu’il n’y a d’art juif authentique qu’en terre d’Israël, mais l’histoire nous a prouvé le contraire. La richesse est aussi dans la diaspora juive qui s’est nourrie des cultures qu’elle a traversées. De ce fait tout artiste juif allemand, polonais, anglais, français etc., a participé à la constitution d’un art se basant à la fois sur la religion juive et sur l’imprégnation d’une culture d’accueil. Les définitions de l’art juif ont évolué au fil du temps. Dans Jewish Art (Jewish Art: An Illustrated History, Cecil Roth, McGraw-Hill, 1961), il est ainsi décrit comme : « la production artistique de personnes de religion ou d’origine juive, ou en ayant été influencée de quelque manière que ce soit ». Cela suffit-il à définir un art qui est traversé par les cultures depuis des siècles, au gré de ses artistes de différentes nationalités ? Pour caractériser l’art juif, nous préférons retenir une définition plus large qui inclut plutôt des sujets et des thèmes juifs. Il est donc plus pertinent de parler « d’art appliqué au judaïsme », comme le suggérait Stephen Kayser en 1953. Pour aller plus loin, nous pourrions parler d’œuvres qui reflètent l’expérience juive (Richard Cohen).

Il est de rigueur de rappeler que l’art ne se caractérise pas uniquement par les choix thématiques de l’artiste mais également par le style, la technique, une certaine vision du monde et parfois la rupture avec certaines conventions picturales.

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Résistance, Marc Chagall, 1937-1952, France, triptyque « Résistance, Résurrection, Libération ». Musée national Marc Chagall.

L’expérience vécue chez les artistes juifs est une source d’inspiration. Chez Marc Chagall, la vision apocalyptique des années de guerre a été un vecteur de création. La souffrance étant sa muse, il n’est pas étonnant que son tableau Résistance retrace les peurs engendrées par l’impuissance de son exil aux Etats-Unis. Les couleurs, la crucifixion du Christ et les hommes en souffrance, apportent à cette peinture une tonalité particulièrement sombre. En 1915, ses idéaux et l’amour vécu avec Bella le guident vers un style aérien comme dans L’Anniversaire. Au-delà de la grande diversité des systèmes de projection utilisés dans cette œuvre de Chagall, on retrouve une volonté de représenter le vécu : Bella et lui volent dans sa maison de Vitebsk en Russie. Le surréalisme de l’œuvre montre un peintre sans bras, ivre de bonheur avec son amour de jeunesse, et un poète passionné. En effet L’Anniversaire est plus qu’un tableau, c’est un poème où Chagall transforme l’homme en oiseau, usant de belles fleurs et de beaux tissus. La Révolution russe de 1917 lui amena l’espoir d’un monde plus ouvert et bienveillant.

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L’Anniversaire, Marc Chagall, 1915, huile sur carton, New York, musée d’Art moderne, legs Lillie P. Bliss.

Son parcours nous ramène à tout ce que l’art juif peut produire : un parcours fait de bonheur, de voyages, de souffrance, de liturgie et d’art. Loin est le temps de l’aniconisme (interdiction religieuse des représentations des images de dieu)…le temps des Russel et Ashton pour qui l’obsession des juifs pour les affaires inhibait leur sensibilité artistique. Éloignons-nous des préjugés, l’histoire quand elle est analysée avec les « yeux de l’art » nous fait découvrir des facettes de l’individu bien moins tranchées que certains veulent nous le faire croire.

Hermann Struck, Albery Einstein, 1918
Hermann Struck, Portrait d’Albert Einstein, c. 1918, Gravure. Hermann Struck Museum, Haïfa, Israël. Source : nathanbernsteinart.com

Ainsi ne tombons pas dans la facilité, ne réduisons pas un artiste à sa religion même si elle construit également sa vision du monde et par extension son œuvre. Hermann Struck, professeur de Chagall entre autres, peintre, sculpteur et graveur allemand du XXe siècle, avait trouvé un compromis entre l’impressionnisme berlinois et ses dispositions familiales traversées par l’orthodoxie juive. La diversité de son œuvre est, de ce fait, liée à son environnement et ses fonctions pendant la Première Guerre mondiale où il a servi comme officier des affaires juives dans l’état-major général allemand, sur le front oriental. La découverte des juifs d’Europe de l’Est lui a ouvert les yeux sur la pluralité du judaïsme, entre traditions et piétisme. Au travers de ses lithographies et portraits, Struck nous fait découvrir la finesse de son talent et le réalisme de son époque, tel son portrait d’Albert Einstein. Cette gravure sur papier reflète une envie profonde de mettre en lumière des grands penseurs. Et cette volonté créée une œuvre complète car, finalement, elle est internationale dans ses conditions de création. En effet il traversera la ville de New York, l’Allemagne, Londres, l’Egypte, la Palestine et Venise. Il produira des gravures de Friedrich Nietzsche, Oscar Wilde ou Sigmund Freud, mais aussi des paysages comme le grand canal de Venise en 1911 ou la Tour de Pise et des visages de Rabbins d’une étonnante profondeur.

Le patrimoine juif religieux

Nous avions vu dans l’article les motifs dans l’art : l’islam, que l’architecture est un moyen d’expansion mais également un moyen d’expression. Dans les synagogues, les représentations religieuses sont des œuvres d’art à part entière et manifestent une volonté de performance technique. Ainsi la synagogue de Beth Alpha en Israël, joyau de l’Empire byzantin, compte 22 types de pierres différentes et malgré un esthétisme négligé, la représentation du zodiaque et du sacrifice d’Isaac reste un bel exemple de patrimoine religieux mais également historique et artistique.

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La Grande Synagogue de Budapest, 1854-1859. Crédits photographiques : Jozsef Toth/Rex Features

Historique comme la synagogue fortifiée de Sataniv datant de la fin du XVIe siècle, située en Ukraine, dans un lieu loin de tout, surplombant quelques modestes maisons. Artistique comme les splendides pierres tombales, ornementées de représentations animales à la gloire d’un des monuments du culte israélite les plus anciens dans cette partie du globe. Plus au centre de l’Europe, la Grande Synagogue de Budapest (ci-dessus), au cœur du vieux quartier juif de la ville, est une marque de la complémentarité entre le passé et le présent. Les aspects mauresques et byzantins s’harmonisent et nous offrent un contraste entre romantisme et exotisme. Bâti par les néologues (réformateurs juifs de Pest, partie orientale de Budapest) en 1854-1859, cet édifice est le résultat de ce que nous pourrions qualifier de synthèse artistique de l’art juif. En même temps traversée par l’histoire des religions, des guerres, des courants politiques et stylistiques, cette synagogue est, selon nous, un aperçu de la sensibilité artistique juive. Rénovée depuis la chute du communisme en 1989, elle revit et faire revivre l’art.

Nous ne sommes pas obligés d’être chrétien pour aimer les églises, musulman pour aimer les mosquées, juif pour aimer les synagogues ou bouddhiste pour aimer les temples, mais nous pouvons aimer l’art dans tous ses états…et rappelons-nous cette phrase pour conclure :

« Un art qui a de la vie ne reproduit pas le passé ; il le continue. »

Auguste Rodin

Olivier Muller-Benouaddah

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