[ANALYSE] Le Cauchemar, Füssli

S’il y a bien une chose que les cultures extra-européennes nous félicitent d’avoir développée, c’est bien la pensée du Siècle des Lumières. L’humain devenant le centre névralgique des préoccupations, la société devait se construire pour lui. De cette époque de grands questionnements, on retient entre autres l’universalisme de l’homme, l’Encyclopédie de Diderot, etc. Parallèlement à la Lumière, un courant s’opposa : l’Obscurantisme. Ses codes artistiques sont identiques à ceux de son pendant, mais noyés dans une noirceur presque épouvantable. D’ailleurs, parmi les sources d’inspiration des artistes, nous retrouvons couramment Faust de Goethe, fable légendaire sur un vieux savant troquant son âme au diable contre les plaisirs terrestres. Les thèmes sont donc souvent ésotériques, parfois démoniaques.

L’Obscurantisme n’est pas un courant anecdotique de l’histoire et donne naissance à de nombreuses œuvres, autant du côté de la littérature avec Blake, de l’architecture avec le mouvement gothique et de l’art pictural. Pour en comprendre les enjeux plastiques, nous nous focaliserons sur l’un des maîtres en la matière : Johann Heinrich Füssli (1741-1825), peintre et écrivain d’art britannique d’origine suisse.

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Johann Henrich Füssli, Le Cauchemar, 1781. Peinture, peinture à huile sur toile. 1.02m x 1.27m. Detroit Institute of art.

La tradition de l’odalisque

L’un des détails qui frappe certainement dans Le Cauchemar, est le fort contraste entre la noirceur du fond du tableau et l’extrême blancheur du personnage féminin. Allongée de tout son long sur ce qui semble être un lit, le titre du tableau suggère que cette femme dort. Or, la position est loin d’être la plus adéquate pour piquer un roupillon : davantage écroulée, renversée la tête pendante sur un bord du matelas, la jeune femme paraît évanouie et en proie à ses cauchemars. La nuque offerte, les bras nus puisque vêtue d’un simple déshabillé et les yeux fermés, elle se voit donnée aux monstres effrayants qui l’entourent. Pour ces raisons, certains ont vu dans ce tableau une métaphore du viol d’une beauté profanée.

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Odalisque à l’esclave – Ingres, 1842 Peinture à l’huile, 72 x 100 cm

Si l’odalisque – femme blanche, simplement habillée, dont les attributs sont fièrement exhibés – s’offre au public, elle garde habituellement les yeux ouverts. Certaines regardent même éhontément les spectateurs l’admirant. Dans le personnage féminin de Füssli nous ne retrouvons pas cette tradition, à moins de retourner le tableau afin de lui rendre son envergure antique, dont les plis figés de sa robe se rapprocheraient de la sculpture. Chaque courbe est ainsi modelée, mettant en évidence les formes de la femme mais sans jouer de l’outrance.

L’antre du cauchemar

L’espace de l’intimité est subtilement et habilement suggéré au spectateur : du lit, nous percevons le bois des pieds et le matelas blanc ; la table de chevet présente simplement des flacons. Ces détails nous suffisent à identifier le lieu dans lequel se situe l’action. La pénombre, quand à elle, indique qu’il fait nuit, ce que nous révélait déjà le titre du tableau.

Si la femme est clairement reconnaissable, deux autres personnages le sont moins et demandent de nous arrêter sur eux afin de comprendre leur fonction. Le premier est la tête de cheval qui se glisse derrière les rideaux, au dernier plan. cheval-lecauchemar-fussliSa présence est totalement incongrue et sans logique apparente. Ses yeux sont globuleux et vitreux, ses narines ouvertes laissant imaginer sa forte et profonde respiration, ses oreilles dressées et sa crinière est semblable à une flamme qui s’envole en volutes. Sa position est celle du voyeur se cachant mais surgissant tel un mirage. Déchirant le rideau pourpre, des critiques y ont vu une autre suggestion du viol. Toutefois, il ne faut pas oublier que le thème du tableau est clairement donné par l’artiste : le cauchemar. Et le propre de ce dernier est son caractère irrationnel. D’ailleurs, certains ont considéré que ce cheval illustrait un jeu de mot de Füssli car en anglais mare signifie jument, et reprend la fin du mot nightmare.

incube-lecauchemar-fussliL’autre personnage, celui qui attire sans doute l’attention, est le monstre assis sur le ventre de la femme. Les yeux écarquillés, il nous regarde fixement, effrayé, semblant interroger notre présence. Ressemblant presque à une gargouille, il est bien connu du folklore germanique : c’est un Kobold, un incube (en latin, ce mot signifie « couché sur ») et donc un démon qui veut abuser de sa proie.

Ainsi, Le Cauchemar de Füssli n’est pas seulement à comprendre dans son sens de mauvais rêve mais aussi dans sa dimension horrifique. Tel les films de ce genre, le caractère irrationnel et fantasmagorique est présent dans cette peinture par le cheval et l’incube. Réduisant les détails de sa composition, l’artiste arrive à en faire ressortir l’intimité calfeutrée de la chambre. Dès lors, l’action donnée à voir est une intrusion, mais pas uniquement fantomatique : le démon assis, celui qui nous fait face, soutient notre regard pour nous placer dans la même position. Tout comme lui, nous, spectateur regardons cette femme endormie, profitons de ce moment fragile qu’est le sommeil pour nous introduire dans sa chambre et admirer le spectacle.

Alicia Martins

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