[DOSSIER] Qui êtes-vous, Père Noël ?

le sujet de ce mois-ci semble tout trouvé. Les fêtes de décembre approchant, les villes se parent de leurs plus belles lumières et nous collent partout des images du Père Noël. C’est une tradition qui s’affiche et donc inévitable en France. Mais est-ce qu’on peut trouver de l’art (et a fortiori de l’histoire de l’art) dans Noël ?

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Peter Paul Rubens, L’adoration des mages, 1626-1627, huile sur toile, 290×218 cm, Musée du Louvre, Paris.

L’évolution de cette tradition nous amène à penser trois catégories d’images liées à Noël. La première, religieuse, illustre la nativité. Depuis le Moyen-âge, l’Église catholique a réussi à établir ses lois et son principe de dieu unique, dont on retrouve des traces aujourd’hui avec les crèches, les chants et les liturgies de minuit. La seconde est commerciale : à la fin des Grandes Guerres, la France comptait de plus en plus d’athées faisant de son territoire un lieu propice à ce nouveau personnage.

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Crédits photo  © The Coca-Cola Company

Le Père Noël est d’ailleurs venu avec les américains et Coca-Cola qui cherchaient un moyen de vendre une boisson rafraîchissante même en hiver. C’est même cette personnification un peu balourde et candide qui a été gardée. La dernière est profane, s’éloignant totalement de l’aspect religieux mais partageant des caractéristiques commerciales. Les guirlandes, les sapins et notre bon vieux Père Noël trouvent racine dans des pratiques antiques et romaines, rappelant les Saturnales et autres fêtes païennes.

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Diane Arbus, Christmas tree in livingroom in Levittown, 1963. Photograph, gelatin silver print on paper Image: 368 x 376 mm Tate / National Galleries of Scotland

Comme nous le montre cette photographie de la célèbre artiste américaine Diane Arbus, Noël s’installe au plus près de nous, dans nos foyers et ce, depuis de nombreuses années.

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Kurt, Schwitters, Santa Claus, 1922, Papiers collés

En fait, dès la fin de la Seconde Guerre Mondiale et l’arrivée de la culture américaine, Noël prend un nouveau tournant en France : le décorum dans nos maisons devient folklorique et une profusion de cadeaux s’installe au pied du sapin. D’ailleurs, cette relation à la guerre était déjà sentie par des artistes, notamment Kurt Schwitters du mouvement Dada.

Du côté de l’art, la fête de Noël se décline sous toutes les formes possibles : musique, film, conte et même au théâtre. Ainsi, ce qui nous intéressera dans ce dossier sera l’aspect profane de cette fête et le personnage du Père Noël dans les créations contemporaines. Mais pour comprendre ce qu’il y a d’intéressant stylistiquement là-dedans, il faut déjà comprendre ce que représente la tradition de Noël dans notre culture française.

Le mythe du Père Noël

Noël ne se réduisant pas à un simple personnage, nos pratiques proviennent de traditions plus anciennes que celles de l’Église catholique. Par exemple, la bûche que nous mangeons en pâtisserie et le cierge allumé pour représenter la lumière divine, servaient à chauffer et éclairer la nuit durant, jusqu’au petit matinsaturnales ; la date du 25 décembre trouve un écho dans le « Natalis Invicti », célébrant le soleil invaincu. À ce propos, il existait même un culte auprès de Mithra dont la mère Anahid était présentée comme une viergemithra. Plus tard, lors des Saturnales fêtées du 17 au 21 décembre puis jusqu’au 24, les gens arboraient autour du cou des guirlandes et s’offraient des cadeaux. D’ailleurs, tout comme pour les nativités catholiques présentant le petit Jésus comme le futur sacrifice de l’humanité, les romains sacrifiaient symboliquement un jeune homme dans l’espoir de se nourrir de sa vitalité pour la nouvelle année.

À partir du Moye-âge, les figures et rituels païens furent remplacés par ceux du Saint. Et ce sont ces multiples évolutions qui vont données le personnage du Père Noël que nous connaissons aujourd’hui avec la longue barbe, la crosse d’évêque, la mitre, le long vêtement à capuche.saint-nicolas-peinture-anonyme-xixeme En effet, Nicolas de Myre, devenu « Saint Nicolas », a servi de source à ses créateurs : le personnage du Père Noël est habillé de pourpre, couleur royal, mais son autorité est douce et sage. Quant à son lien avec les enfants, on le doit à une légende relatant comment Saint Nicolas a ressuscité trois enfants. De là, il est devenu le protecteur de tous les bambins, celui qui distribue des cadeaux. Progressivement, la fête des enfants devient celle de la nativité.

Malgré ces éléments similaires rapprochant le mythe du Père Noël à nos très anciennes traditions, il n’existe pas de mythe de Noël à proprement parler. Les origines ne sont pas clairement définies, le récit n’a rien de légendaire ou d’historique. Le personnage ne peut pas être une divinité puisque les adultes savent très bien qu’il est un produit de notre imagination. Alors pourquoi cette tradition a-t-elle perduré avec autant de ferveur ?

Ainsi, la célébration moderne de Noël en France, est issue d’éléments bien différents les uns des autres, entre paganisme et religion. Ces derniers recomposés dans un même récit ont conféré une unité narrative au Père Noël, lui permettant alors d’exister parmi nous.

La fête païenne

Si Noël est redevenu une fête païenne c’est aussi parce que les publicitaires, illustrateurs et artistes nous l’ont montré comme une superstar. Depuis 1890 et pendant près de trente ans, Thomas Nast, illustrateur et caricaturiste au journal new-yorkais « Harper’s Illustrated Weekly » dessine un Père Noël chic et sophistiqué, enfermé dans sa fourrure blanche.

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Thomas Nast, illustrateur et caricaturiste au journal new-yorkais Harper’s Illustrated Weekly dessine le Père Noël

Il a donc alimenté notre imagination, posant les caractéristiques physiques d’aujourd’hui. C’est également Nast qui, dans un dessin de 1885, établit la résidence du Père Noël au pôle Nord, obligeant les pays nordiques à créer de véritables lieux pour perpétuer la légende. Ainsi, si son histoire n’est pas véridique, elle prend de plus en plus d’ampleur grâce à des détails qui ancrent le personnage dans une réalité tangible le rendant encore plus identifiable et donc, plus populaire. Dès lors, le Père Noël devient une figure à part entière, reconnaissable par tous. L’ayant parfaitement compris, Andy Warhol s’en empare en 1981, tirant son portrait comme il le faisait avec Marilyn Monroe.

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Andy Warhol, Santa Claus from Myths , 1981, Sérigraphie Ronald Feldman Fine Arts, Inc., New York

Même si cette sérigraphie ne montre rien de particulièrement intéressant au niveau du style, le modèle suffit. Warhol y montre ce qui n’existe pas, la fantaisie mais aussi la starification d’un produit à la fois commercial et profane. Ce n’est pas pour rien que l’artiste était une figure emblématique du Pop art, mouvement qui se voulait populaire et compréhensible par tous. Mais pas seulement, ce dernier montrait aussi la société dans ce qu’elle avait de plus consumériste, avec une industrie qui ne cessait de reproduire rapidement et à l’infini des marchandises manufacturées. Et le Père Noël est aussi une figure que nous retrouvons sur les publicités, ventant le confort, l’agréable et l’utilité des produits présentés sur sa réclame. De ce fait, sa silhouette nous est très familière !

Jouant de cette omniprésence, le photographe Ed Wheeler a détourné des œuvres de l’histoire de l’art.

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Ed Wheeler Santa Classics (en Napoléon), 2013

Au départ, cela partait d’une plaisanterie de fin d’année qu’il offrait sous forme de cartes de vœux à ses clients. Voyant comme elles les amusaient, il décida d’en créer plusieurs autres sous couvert de vouloir inventer une histoire au Père Noël. Ce qui est intéressant dans ce travail est aussi le choix des tableaux : tous ne sont pas forcément populaires mais le deviennent d’une certaine manière, après l’intervention du photographe. Ainsi, le Père Noël est bien partout et nous surveille comme on veut nous le faire croire.

Et s’il fallait une preuve de sa popularité, il suffit de se rappeler le fait divers du 24 décembre 1951 impliquant un mannequin du Père Noël et un feu de joie donné en son honneur sur le parvis de la cathédrale de Dijon. La presse locale s’est emparée du sujet et l’a décrit en ces termes : « Le Père Noël a été pendu hier après-midi aux grilles de la cathédrale de Dijon… et brûlé publiquement sur le parvis ». L’archevêque de l’époque voyait dans ce personnage une immense menace, risquant de troubler ses fidèles (une semblable histoire s’est d’ailleurs répétée en Colombie : durant une messe, le prêtre a révélé aux enfants que le Père Noël n’existait pas). L’autodafé est si inhabituel que Claude Lévi-Strauss, grand ethnologue qui a posé les bases structurales de cette science, en a questionné les raisons dans le journal les Temps Moderne de 1952 sous le titre « Le père noël supplicié ». En brûlant sur la place publique une statue du Père Noël, comme on pouvait le faire pour les sorcières, le personnage païen prend une nouvelle dimension, inattendue quand on le remet à sa place de produit d’imagination : celle d’un martyr fantasmagorique. Parce qu’il n’est pas seulement une image mais une figure populaire basée sur des croyances magiques. Et donc troublante. (De nos jours, cet acte reviendrait à brûler Harry Potter.)noel-dran

Ainsi, l’utilisation en art du personnage de Noël n’est pas fortuite : il est populaire, raconte notre besoin de croire (en du mystique ou non), et est un bon exemple de notre construction sociale. D’ailleurs, ce n’est pas étonnant si on le voit autant dans le street art, comme chez l’artiste Dran. L’image ne parle pas seulement à notre intellect mais aussi à nos émotions. En associant le Père Noël à d’autres images plus violentes, des sentiments primaires naissent en nous.

Le sapin de l’art contemporain

Cette popularité induit des facilités de réactions chez le spectateur. Le père Noël de l’artiste américain Paul McCarthy l’illustre d’ailleurs assez bien.

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McCarthy Santa Claus with butt plug, 2104. Rotterdam

Non content d’avoir réalisé une grande sculpture, il en fait plusieurs petites, en collaboration avec une chocolaterie. Autant dire que la réception du public était assez mitigée, fustigeant le mauvais goût du plug anal. Mais dans ce travail, c’était peut-être moins la pratique sexuelle qui était remise en question que son association avec un personnage lié à l’enfance. En effet, le statut du Père Noël est bien particulier : comme l’écrit Lévi-Strauss, il veut marquer une frontière franche entre les adultes et les enfants, grâce à des systèmes de croyances particuliers (ceux qui croient et ceux qui ne croient pas au Père Noël). C’est d’ailleurs par l’enfance que nous maintenons ce personnage dans nos traditions hivernales. Ainsi, le caractère commercial mis en exergue par Warhol semble bien moins grave que celui provocateur de McCarthy, rappelant la valeur sacré injectée dans le Père Noël et critiquée par l’archevêque de Dijon.

McCarthy, semblant avoir saisi l’esprit de Noël, a proposé une autre sculpture toujours plus provocante, et de ce fait très populaire aujourd’hui : Chritmas Tree.

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Paul McCarthy, Tree (2014)  Via: @HauserWirth on Twitter

Noël comme fête païenne offre plus de possibilités créatives que le simple personnage. À ce titre Diane Arbus ne montrait pas uniquement un sapin trop grand mais l’importance d’en avoir un dans un coin de son salon. Ce dernier doit même respecter des codes : être de bonne taille, touffu, décoré et surtout beau. Dès lors, le sapin/plug anal de McCarthy ne peut que provoquer. Tout comme celui d’Arbus, il est grand, prend de la place et très vert… seulement sa forme est celle d’un sextoy. Il ne remplit donc pas ses mythiques fonctions du sapin nordique, magique et enneigé.

Depuis 1988, il existe une autre tradition, dans le milieu artistique contemporain cette fois-ci, instaurée par la Tate Gallery de Londres et à laquelle on ne peut plus échapper maintenant : chaque hiver, un artiste ou designer connu, se voit proposé de réaliser un sapin, exposé à partir du 1er décembre à la Tate Britain. Toutes les formes y passent, allant de celles traditionnelles comme l’arbre de Lower Leve de 2016, à d’autres moins conventionnelles comme la déstructuration de Make your own Xmas de Bob et Roberta Smith (en collaboration avec Electric Pedals) de 2008.

Alors, pourquoi utiliser de telles images naïves comme base créative ?

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Flower ball ((3D), 2002. Acrylic on canvas mounted on board, Private collection. Image courtesy of Galerie Emmanuel Perrotin, Paris and Miami. ©2002 Takashi Murakami/Kaikai Kiki Co., Ltd. All Rights Reserved

De la même façon que l’association du street art et du Père Noël provoque, un discours plus profond peut naître du candide, comme le montre Takashi Murakami, dont les fleurs saturées et sous LSD nous mettent mal à l’aise. Dans l’histoire de l’art, un courant a même été qualifié de Naïf vers 1870.

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Moi-même, Portrait-paysage. Autoportrait, Douanier Rousseau, 1890.

D’abord fortement critiqué, notamment par Apollinaire qui semble lui donner son nom péjoratif, les images plates à cause de couleurs autant saturées que tranchantes et les dessins maladroits donnant l’impression d’une non maîtrise de la perspective, sont ensuite reconnus pour leur nouvelle vision populaire, non académique et folklorique. Ainsi, dans la naïveté tout le monde peut se retrouver, sans peur de ne pas comprendre. Ajouté au populaire, les créations utilisant Noël comme thème ou modèle, sont significatives pour tous.

pour le Père Noël, nullement besoin d’une histoire légendaire pour exister. À mesure du temps il a été personnifié par la population évoluant avec la société, nos coutumes et nos traditions. Une fois païen, une autre saint, publicitaire, icône starifiée, il est une figure connue et donc idéal pour les artistes. L’univers l’entourant est tout autant signifiant et ne s’arrête pas au sapin comme le montre le photographe William Christenberry.

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William Christenberry, Christmas Star, 2000

De par son mélange de cultures, cette fête et son père sont déjà particuliers. Et étant hypers populaires, ils peuvent devenir ce que les artistes veulent. Parce qu’après tout, ce n’est qu’un prolongement de l’imagination de quelques-uns. Rien n’est définit dans le mystère du Père Noël, et c’est ce qui rend cette fête si particulière.

Alicia Martins

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