[DOSSIER] Art et machines – retour historique

A l’heure de l’internet omniprésent et du Big Data, est-t-il possible d’imaginer une création, artistique ou non, qui résulterait non plus d’un processus de création instinctif, livré au frisson de la nouveauté spontanée, mais d’une structure froide, automatisée, dépourvue de conscience de soi, d’émotions ? Quelle place occupe donc la machine, incarnation par excellence de cette déshumanisation, structure autonome et implacable tantôt monstre de métal informe et fumant, tantôt hyper-calculateur silencieux, droïde humanoïde, dans la création artistique ?

Le XIXème siècle, âge d’or de la machine :

Cette fascination pour la machine en tant que sujet de production artistique s’affirme assez logiquement durant la révolution industrielle du XIXème siècle. Avec l’exploitation massive de la machine à vapeur et l’essor des valeurs bourgeoises liées à la productivité, la machine fumante et rutilante, monstre de métal productrice de biens, ou créature serpentine d’acier filant à toute allure et à grand bruit sur les lignes de chemin de fer, cristallise de nombreux fantasmes. Elle construit les villes, étend les empires. Elle incarne alors un idéal de puissance et de conquête. Des peintres impressionnistes, tels Claude Monet et sa célèbre série de toiles de 1877 représentant la Gare Sain-Lazare, ou réalistes, comme Constantin Meunier qui peint vers 1890 La Coulée à Ougrée, sont fascinés par l’écart croissant des conditions de vie qui se creuse entre les villes et la campagne. Les premières se remplissant d’industries lourdes et de gares ferroviaires, tandis que la seconde accuse globalement un certain retard dans le processus d’industrialisation.

Néanmoins, davantage que la machine elle-même, c’est le contexte, l’usine, les ouvriers et plus généralement l’atmosphère fumante, bruyante, fourmillante s’activant autour d’elle qui attirent l’attention des artistes.

La machine comme outil de création :

Sujet artistique et littéraire privilégié en ce siècle bouillonnant, la machine s’implante également dans le processus créatif même avec l’appareil photographique. L’avènement de l’industrie photographique menée par Kodak au cours des années 1870, puis de l’art cinématographique dans les années 1890 initié par Thomas Edison aux Etats-Unis et les Frères Lumière en France, vont profondément bouleverser le monde artistique. Non seulement le mouvement, élément indissociable de l’activité de la machine, peut désormais être capturé (voir l’image ci-après),

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L’arrivée d’un train en gare de la Ciotat des Frères Lumière, film capturé en 1895. Les spectateurs qui visionnent cette oeuvre sont terrorisés, s’attendant à voir le train en plein mouvement traverser l’écran.

mais capturer le réel se met à la portée de tous, et devient financièrement accessible à chacun. Le regard instantané et automatisé de la caméra peut désormais transposer et restituer précisément ce que la main et l’oeil du peintre ne peuvent qu’apercevoir et suggérer. L’appareil photographique qui se démocratise en cette fin de XIXème siècle « automatise » la création artistique : il suffit d’appuyer sur un bouton pour capturer une image, là où le peintre devait passer des heures voir des jours à peindre sa toile. Il la rend aussi accessible au plus grand nombre, ce qui génère une crise profonde dans le milieu alors relativement fermé de l’art, mais un enthousiasme populaire considérable. En quelques décennies, la lentille photographique remplace la main du peintre dans le monopole de la représentation du monde, ce qui pousse ces derniers à explorer des pistes nouvelles qui mèneront au début du XXème siècle à l’abstraction.

L’homme-mécanique, la machine humaine :

Le XXème siècle, ses conflits guerriers mondiaux, ses bouleversements géopolitiques radicaux (essor du communisme marxiste) et ses crises économiques majeures (dépression de 1929) viendront cependant tiédir l’enthousiasme général suscité par l’industrialisation effrénée et la mondialisation naissante. Ces produits du rêve industriel du XIXème siècle inspirent à de nombreux artistes une certaine désillusion quant aux machines, auparavant essentiellement traitées comme des instruments de progrès. Celles-ci font désormais peur et inquiètent. Dès 1913, Marcel Duchamp réalise sa Roue de bicyclette, structure absurde où une roue juchée sur un tabouret, tournant dans le vide, paraît illustrer cette perte de sens que les rouages économiques et politiques de son temps semblent générer. En 1919, Wyndham Lewis peint Le bombardement d’une batterie, représentation du champ de bataille dans lequel les soldats semblent réduits à des poupées anguleuses de métal.

Dans le domaine du cinéma, des films comme Métropolis de Fritz Lang réalisé en 1927, ou Les Temps Modernes de Charlie Chaplin réalisé en 1936 illustrent cette crainte nouvelle, dans des registres différents. La figure humaine se mêle au mécanique dans le premier, où la danse hypnotique de la femme-robot séductrice rend les hommes fous de désir pour cette beauté froide. La machine se fait en revanche système ridiculement complexe dans le second, montagne de rouages sans queue ni tête, allégorie d’une société de plus en plus absurde.

La sculpture Méta Matics de Jean Tinguely, réalisée en 1954, dessine toute seule mais ne produit qu’un gribouillis informe. La machine tend ainsi à s’ « humaniser », l’Homme à se « mécaniser » dans une synergie à la fois envoûtante et grotesque…

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Méta Matics, Jean Tinguely, 1959.

Pop culture et super-héros :

L’après-guerre marque un nouveau tournant d’importance pour la représentation de la machine dans l’art : dans un contexte économique florissant, les années 50-60 voient l’émergence de la Pop-culture en occident, fortement empreinte de culture américaine et de merchandising. La machine adopte un visage beaucoup plus sympathique, s’intègre massivement à la vie quotidienne et au foyer avec la télévision, les ordinateurs, l’électroménager. Le genre de la science-fiction popularise la technologie, propulse les spectateurs dans des univers futuristes remplis d’action. La figure des super-hérosiron-man-1979 américains et leur versant japonais, les super-sentai, sont popularisés par la télévision, et avec eux toute une panoplie de gadgets technologiques. Les véhicules (tels que la Batmobile de Batman), robots géants (armes des sentai) et autres extensions sophistiquées offrant le pouvoir aux personnages (l’armure d’Iron-Man) sont autant de preuves d’une fascination renouvelée pour la technologie au sein de la culture populaire. La machine se fait outil pour rendre la justice dans un contexte de Guerre-Froide où le capitalisme américain est en lutte contre le communisme soviétique. Celle-ci devient chatoyante, élégante, sensationnelle voir pratiquement magique. Elle se décline en jouets, fait rêver et voyager les enfants comme les adultes. Du côté des artistes plasticiens, la tendance semble elle aussi tournée vers le rêve et l’optimisme : les sculptures-machines de Rebecca Horn telle que la Machine-paon créée en 1982, loin des visions désabusées ou cauchemardesques du début du siècle, sont sensibles et poétiques, mimant le vivant sans jamais prétendre le reproduire.

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Machine-paon, Rebecca Horn, 1978.

Andy Warhol, en déclarant « vouloir être une machine », et en élevant la reproduction de ses œuvres, à une échelle industrielle, au rang de démarche artistique à part entière, illustre la tendance de cette seconde moitié de XXème siècle à voir en la machine tantôt un modèle, tantôt un outil permettant de surpasser sa condition humaine, tantôt un instrument de rêve et d’évasion.

Ère de l’intelligence artificielle et de l’expérience augmentée :

De nos jours, la machine fait plus que jamais le trait d’union entre arts et sciences. La question de l’intelligence artificielle, déjà débattue durant la seconde moitié du XXème siècle, prend aujourd’hui un tournant nouveau et impacte non seulement notre créativité, mais également le regard que nous portons dessus. En effet, la machine ne se contente plus d’imiter l’Homme dans son apparence ou de lui octroyer des capacités surhumaines, elle semble de plus en plus capable de s’adapter à lui, voire même d’adopter sa pensée grâce à l’intelligence artificielle. Ce qui n’était qu’un fantasme de science fiction il y a vingt ans semble aujourd’hui possible. L’expérience du spectateur est de plus en plus ciblée, en favorisant l’interaction et l’immersion avec l’oeuvre-installation par le biais d’algorithmes et autres applications. D’Hypermetrop, installation de 2012 proposant à chacun une expérience de danse augmentée en projetant les corps en mouvement sur les bâtiments urbains grâce à un programme de vidéos génératives, questionnant les rapports de pouvoir entre l’individu et son environnement, à DMM Planets, installation immersion et onirique de 2016 dont l’environnement change en fonction des commandes effectuées par le visiteur sur son smartphone, la machine ne se manifeste plus sous sa forme de créature métallique bruyante et rutilante. Elle est aujourd’hui partout, compose et décompose notre environnement au rythme de l’actualité que nous contribuons à produire.

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DMM Planets, Collectif TeamLab, 2016, Tokyo.

La vitesse à laquelle notre société calibrée au rythme de l’hyper-communication nous entraîne brouille les frontières entre notre pensée propre et celle de l’algorithme qui sélectionne pour nous notre perspective du monde. La machine est t-elle en mesure de créer, de nous surprendre ? Jusqu’à quel point des algorithmes sont-ils capables de se substituer à l’intuition ? Au delà du rapport à la machine, toute la question qui se pose ici relève de la frontière entre le corps et l’outil, l’Homme et sa création, l’artiste et son oeuvre, et surtout, entre nos actions et notre volonté. Ce paradoxe qu’incarne la machine, source d’immortalité mais également destructrice implacable, prend aujourd’hui un sens renouvelé. En effet, si les machines se mettent à penser comme nous, à ressentir comme nous, à nous faire éprouver des sensations que nous n’aurions jamais pu prévoir, quelle étape nous reste t-il à franchir avant d’atteindre la conscience augmentée, état de fusion entre la puissance de calcul algorithmique et la sensibilité humaine ? Mais d’ailleurs, n’y sommes-nous pas déjà un petit peu ?

Manoël Legras

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