Derrière le masque ?

Que se cache-t-il derrière les masques africains ? Parler de l’art africain, ou plutôt des arts africains, c’est décrire des sociétés, des groupes et des pratiques sociales et religieuses. Lorsque nous entrons dans un musée et que nous nous retrouvons face à un masque, nous pourrions dire « face à face« , nous sommes devant une forme artistique muette. Elle ne nous parle pas, elle nous regarde les yeux chargés de sens, les traits transpirant d’histoire, de traditions et de rites. Nous aimerions qu’elle nous fasse ressentir un peu de leur histoire, qu’elle nous amène à leur « réalité ». Qu’au-delà de leurs beautés esthétiques, les masques nous fassent voyager dans la culture qui les a vu naître. La difficulté est grande car les masques sont très souvent mutilés des costumes, des parures et des étoffes que revêtait leur porteur. Les gestuelles, les rythmes et les danses font partie intégrante de l’œuvre. Pour comprendre un masque, il faudrait dans l’absolu être transporté dans la cérémonie et le lieu dans lesquels ils prennent tout leur sens. Il nous faut donc accepter que l’œuvre d’art puisse être désincarnée et amputée d’une partie de sa signification.    

Le masque et l’esthétique plastique :

Derrière le masque se cachent des formes et des styles variés, qui correspondent souvent à des aires géographiques plus ou moins étendues. Le masque facial est le plus répandu en Afrique, mais cela n’a pas empêché les artistes africains de faire preuve d’une grande créativité pour en sortir des œuvres d’une étonnante originalité. Le masque frontal lui, est moins répandu géographiquement. On le retrouve surtout au Nigéria (chez les Ijos), en Guinée (les Nalous) mais également dans certains espaces au Cameroun ou en Angola. Il demande à son porteur une maîtrise totale des gestes qui lui impose beaucoup d’espace étant donné la longueur et le poids du masque.1-masque-a-lame-nwantantay-peuple-bwa-burkina-faso-geneve-musee-barbier-mueller

Derrière le masque se cachent des talents picturaux que les occidentaux ont longtemps considérés comme des objets exotiques avant que les cubistes s’y intéressent comme des œuvres d’art picturales (Picasso, Matisse etc.). Les masques à lame et les masques-planche en sont le parfait exemple.

En effet leur planéité permet d’exprimer pleinement les représentations symboliques avec des techniques d’ornements composés de lignes, de damiers et de signes animaux. C’est sur ces masques que la picturalité s’exprime le mieux. Souvent utilisés lors de funérailles ou d’initiations, peu répandus en Afrique, ils sont le signe d’un goût prononcé pour la peinture.

Le masque et la valeur symbolique :

Derrière le masque se cache la dangerosité, ce qui explique que certains groupes comme les Bangwas (Cameroun) ne le portent pas directement sur la tête mais plutôt sur l’épaule. Pour les Baoulés (Côte d’Ivoire) le masque-heaume permet les conjurations, tellement puissant, son intronisation amène une protection. C’est ainsi que le plan esthétique dans l’art africain, en particulier les masques, passe au second plan, cela n’est pas un critère de valeur. Le masque, après avoir été sanctifié par le sang d’animaux ou l’alcool, revêt un caractère sacré. La valeur de l’objet dépend de sa force spirituelle.                                

Ainsi derrière le masque se cachent la transgression de l’esthétique au service du symbolique et la valeur sociale se confondant avec la valeur plastique. L’art africain est empreint de plusieurs périodes, post coloniales ou non. Les influences sont multiples, soit entre peuples du même continent et souvent contigus, soit entre colons et peuples autochtones. Le porteur du masque change d’identité l’espace d’un temps et devient un autre cachant son visage et ses expressions. Chaque couleur possède une signification, par exemple le vert représente la croissance, la nourriture. Le bleu peut représenter la froideur, le jaune la paix. La multitude de symboliques concernant l’art africain, en particulier les masques, est souvent dévaluée en Europe. Ne dit-on pas « art primitif » ou « art premier » ? L’évolutionnisme ambiant, toujours d’actualité, nous fait oublier l’humilité nécessaire pour analyser ces œuvres d’art comme des contributions particulières. Il nous paraît plus intéressant d’appréhender les arts africains comme des manifestations culturelles issues de circonstances sociologiques, historiques ou géographiques, ce qui n’enlève rien au caractère esthétique que ces œuvres suggèrent.

Derrière le masque se cache plus une transfiguration qu’une volonté de retranscrire le réel. Ainsi l’esthétisme n’est pas fondé sur le mimétisme à proprement parlé mais par exemple sur l’emblème, la présentification ou les représentations anthropozoomorphes (combinaison d’une figure humaine avec des éléments animaux). Les visages sont poétisés et possèdent toujours une valeur sacrée, une force spirituelle concrétisée par le rite. La sacralisation est le résultat des différentes étapes de création du masque. En effet en Afrique la matière dans laquelle est fait le masque (bois), est vivante tout c2-masque-tu-bodu-du-groupe-dje-peuple-yohoure-cote-divoire-geneve-musee-barbier-muelleromme son sculpteur. L’artiste dépossède les esprits de la matière de leurs corps, ce qui rend l’œuvre d’autant plus sacrée. Cela n’enlève pas le caractère utilitaire du masque, il possède une ou plusieurs fonctions.

Derrière le masque se cachent, chez les Yohourès (au centre de la Côte d’Ivoire) entre autre, des puissances surnaturelles (les yu) qui peuvent être malveillantes ou non. Ils sont utilisés pendant les funérailles et honorent les pouvoirs spirituels du mort. L’aspect anthropozoomorphe signifie que le masque permet aux Yohourès de domestiquer le monde sauvage à travers la cérémonie funéraire pour ainsi capter son énergie. Les masques sont les objets-socles dans lesquels les esprits sont ranimés à travers le sang du sacrifice.

Le masque de protection :

Derrière le masque ne se cache pas toujours un visage. En effet les masques miniatures et les masques-pendentifs ont la particularité de ne pas se porter au visage. Leur taille ne le permet pas. Mais la créativité africaine n’a pas de limite et de ces petits masques découle une multitude de matériaux (laiton, or, ivoire etc.) travaillés avec une précision qui n’est pas sans nous rappeler les fameux poids Akan (Ghana) à peser l’or. Et c’est encore un trésor stylistique que nous offre l’Afrique qui joue avec les formes et la matière à une échelle réduite. Souvent portés pour leur protection, les masques miniatures ou pendentifs sont de véritables outils rituels.    

3-masque-okuyi-peuple-pounou-loumbo-sud-ouest-du-gabon-geneve-musee-barbier-muellerDerrière le masque se cache une femme, une mère universelle, un esprit féminin. C’est le cas de nombreux masques d’épaules. Les aires culturelles de ces masques sont localisées principalement au Nigéria, en Guinée et en Sierra Leone. Chez les Pounous (Gabon), on cherche à représenter un idéal de beauté féminine par des traits fins. Portés toujours par des hommes, les masques représentent également la fécondité des jeunes épouses. Le paradoxe est saisissant, célébrer la féminité tout en interdisant le regard des femmes…Derrière le masque d’un homme se cache donc une femme…une histoire…un lieu…un rite…    

Olivier Muller-Benouaddah

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