Les chevelures tentaculaires d’Edvard Munch

Edvard Munch (1863-1944) a été entouré par des femmes dès son enfance. Il en a représenté toute sa vie, de centaines de manières différentes. Pourtant, il a la réputation d’avoir été un artiste dépressif et pessimiste, continuellement malheureux en amour. Mais en regardant ses représentations féminines, il semble que cette impression soit largement faussée. On remarque par exemple beaucoup de femmes aux chevelures particulièrement longues, presque tentaculaires mais pas toujours inquiétantes: ce sont ces représentations que nous évoquerons aujourd’hui.
Vous trouverez peut-être étrange de s’attarder sur des cheveux, mais cet élément nous renseigne toujours beaucoup dans l’histoire de l’art. La coiffure donnent des indices sur l’identité du personnage, sa période et son rang dans la société. Jusqu’à la fin du XIXe siècle par exemple, la coiffure attachée était presque toujours de mise en peinture, puisqu’on ne montrait jamais une femme avec les cheveux lâchés : il s’agissait d’une mise en beauté réservée à l’intime, au moment du coucher ou du coiffage. Les seules femmes qui étaient représentées avec des cheveux détachés étaient des figures imaginaires ou mythologiques comme les sirènes, ou encore des courtisanes et des prostituées.
Et pourtant, nous allons voir que les femmes de Munch sont très éloignées de ces représentations connotées plutôt négativement.

La chevelure « ondulaire »

Ce sont d’abord des toiles réalisées entre 1892 et 1903 qui ont attiré notre attention. Durant ces années, l’artiste était en pleine réflexion et s’est posé de nombreuses questions sur les rapports et sentiments humains. Dans son analyse, le couple est essentiel dans la vie de l’homme. La femme y est puissante, et exerce une maîtrise sur l’homme qu’elle attire inexorablement. Cette capacité de la femme à accrocher l’homme se retrouve très clairement dans ses productions plastiques, et est aussi expliquée dans ses écrits. C’est systématiquement par la chevelure que ce lien est figuré, notamment dans ses tableaux de la Frise de la Vie.

« la chevelure devint une ligne ondulante qui réunit les deux amants »

Edvard Munch, 16/04/1929 – Références en fin d’article

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Le Vampire, 1893-94, huile sur toile, 91 x 109 cm. (C.) Musée Munch, Oslo

« Ses cheveux couleur sang m’avaient enveloppé – ils s’étaient enroulés autour de moi tels des serpents rouge sang – leurs fils les plus fins s’étaient emmêlés dans mon coeur. Puis elle s’était levée. Je ne sais pourquoi – lentement elle s’était dirigée vers la mer – s’éloignant de plus en plus.
C’est alors qu’arriva cette chose étrange – Je sentis comme si les fils invisibles de sa chevelure continuaient à m’envelopper (…) je continuai à ressentir la douleur dans mon coeur qui saignait – car ces fils ne pouvaient s’en arracher. »

Edvard Munch, non daté – références en fin d’article

Les cheveux deviennent ici un moyen de représenter symboliquement l’attache entre un homme et une femme. Munch y a même vu une forme de représentation des « ondes » qui relient les êtres, de la même manière que fonctionnent les ondes radios.

« La séparation : j’ai symbolisé la communication entre les êtes séparés à l’aide de longs cheveux ondoyants [comme dans La Frise de la Vie]. La longue chevelure est une sorte de fil téléphonique. »

Edvard Munch, non daté – références en fin d’article

Mais la chevelure n’est pas qu’une emprise à sens unique, puisqu’elle devient un moyen de réunir l’homme et la femme. Certaines de ses représentations figurent le couple uni par les cheveux. Il est possible que la vision du couple de Munch se rapproche de celle que décrivait Platon : dans Le Banquet, les êtres humains sont à la recherche de leur moitié, dont ils ont été séparés lors de la création des hommes.

Quand le cheveu habille

La longue chevelure de la femme revêt donc une force particulière chez Munch, puisqu’elle devient un attribut de sa puissance. Il semble qu’il ait été fasciné par cet aspect physique, puisqu’on a la trace de photographies et de nombreuses études peintes ou dessinées de modèles aux cheveux très longs : il s’agit donc vraiment d’un motif récurrent et recherché chez lui.

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Edvard Munch, Modèle II, Berlin, 1902. Épreuve argentique au collodion, 9 x 8,4 cm.(C.) Arne Eggum

Mais on retrouve également ce type de coiffure dans la représentations de femmes avec lesquelles l’artiste a été lié personnellement. C’est là que se trouve la nouveauté apportée par Munch, car il s’agit de personnes qui ont existé : l’Art Nouveau et les Préraphaélites avaient déjà détaché les cheveux des femmes, mais uniquement pour des figures anonymes ou imaginaires.

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La Broche (Eva Mudocci), lithographie et craie, 1903. 60 x 46 cm, (C.) Musée Munch, Oslo

C’est le cas d’Eva Mudocci, une violoniste italienne de laquelle Munch aurait été très proche en 1902 et 1903. La chevelure occupe la grande majorité de cette lithographie, et renforce l’aspect érotique de la représentation habillant le corps de la jeune femme. De plus, elle accentue la pâleur et la beauté du visage, et rappelle de manière directe sa Madone de 1894 dans une version plus douce et moins sexuelle. Le portrait de la violoniste portait d’ailleurs le même titre à l’origine.

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Madone, 1894, huile sur toile, 90,5 x 70,5 cm. (C.) Nasjonalmuseet / Høstland, Børre

Finalement, l’originalité de Munch est d’avoir transformé la chevelure en un symbole de force féminine. De même, si ce type de représentations existait déjà pour des personnages imaginaires, ce n’était presque pas le cas dans le cadre de portraits de femmes existantes. Qu’elles soient douces ou effrayantes, les femmes de Munch sont toujours puissantes et elles assument leur nudité autant que leur force.


Toutes les citations d’écrits de Munch sont issues de l’ouvrage Écrits, Edvard Munch dirigé par Jérôme Poggi (Dijon, Presses du Réel, 2011). Pp. 151-153.

Céline Giraud

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