L’Autoportrait- Un art de la réfléxion

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Johannes Gumpp, Autoportrait, 1646, collection privée.

Qui, de nos jours, n’a jamais pris un selfie puis posté sa photo sur Snapchat, Facebook ou Instagram ? Qui n’a jamais visité les sites de générateurs d’avatars qui permettent de se créer un « autre soi » en quelques clics ? Qui n’a jamais succombé à la tentation de diffuser son image de soi, d’en attendre des retours, une forme de validation de sa personne, de sa présentation, de son apparence ? Cette image de nous même que nous nous donnons, exercice paradoxal entre une pulsion quelque peu narcissique et une volonté de se connecter au monde, est issu d’un héritage bien plus ancien.

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Artisan, céramique grecque à figures rouges.

Aux origines de l’autoportrait :

Contrairement à ce que l’on imagine bien souvent, l’art de l’autoportrait n’est pas vraiment récent, et n’émerge pas du néant au cours de la Renaissance. L’art de se représenter soi-même en tant qu’artiste demeure cependant un exercice rare avant cette période de l’Histoire. Certes, dès l’Antiquité les artisans aiment à se représenter et illustrer leurs activité, en particulier sur les objets du quotidien tels que les céramiques, mais il ne s’agit pas de représentations individualisées, reconnaissables. Le Moyen-Âge ne nous offre guère plus d’exemples. On retrouve toujours des représentations du scriptor et du pictor au travail sur les manuscrits, tel le Frère Rufillus au XIIème siècle, mais il faut attendre le XVème siècle pour voir émerger une nette tendance à l’autoportrait de la part des artistes, aidés en cela par le développement de la technique du miroir de verre à Venise, mais aussi par les profonds bouleversements technologiques et intellectuels de l’époque, plaçant l’Homme au centre des préoccupations. Avoir conscience de transfigurer la réalité, de l’interpréter, confère à l’artiste un statut et une dignité nouvelle. L’œuvre se fait miroir du réel, tout comme l’autoportrait se présente comme un miroir de l’artiste, mais un miroir déformant, magnifiant, sublimant. Ainsi, l’Autoportrait de Dürer (1500) illustre cette dignité nouvelle en faisant assez explicitement référence à la posture christique de sagesse et d’enseignement. L’artiste n’est plus dissimulé, artisan anonyme derrière la réalisation d’une oeuvre, mais il se hisse au contraire au niveau des grands de ce monde, capable de porter un regard intellectuel sur le fruit de son labeur, de transformer la réalité. Les frontières entre l’artisan et l’intellectuel se troublent, et l’autoportrait constitue, en quelque sorte, le marqueur de l’émergence d’une conception de l’artiste telle que nous l’appréhendons aujourd’hui, jusqu’alors inexistante.

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Albrecht Dürer, Autoportrait, 1500. 66 x 49 cm, Alte Pinakothek, Münich

Expérimenter grâce à l’autoportrait :

De Rembrandt à Bacon, l’autoportrait offre un terrain de jeu terriblement libérateur pour l’artiste. N’étant pas l’objet d’une commande, n’étant pas soumis aux contraintes de l’exigence d’autrui, il peut laisser libre cours à son imagination, fixer ses propres règles. Entre réel et imaginaire, original et reflet, modèle et oeuvre, esprit et image, cet exercice qui était autrefois réservé à une élite où bien à ceux qui en possédaient les capacités techniques nous est désormais tous accessible. Capturer son image par la photographie élimine les contraintes techniques, les réseaux sociaux nous offrent une audience immense. Tel un jeu, se voir, se déformer, se transformer puis se montrer font partie de la démarche de l’autoportrait. Il nous permet de nous réinventer, de nous offrir un espace d’imagination sur notre propre personne, de nous situer hors du temps. La technologie nous offre de nouvelles possibilités en ce sens, Edouard Boyer qui réalise en 2002 la série Missing, représentations de lui même à divers âges réalisées par un logiciel vieillissant une photo de lui à l’âge de 3 ans nous en donne une preuve flagrante. Par ailleurs, lorsque l’on observe les Portraits négociés de Michel Séméniako, qui fait réaliser des autoportraits à autrui en 1983, on réalise que la limite entre le soi et l’autre n’est pas toujours si nette en art, et toujours sujette à exploration.

A l’heure de l’individu maître de lui même, dont la place dans la société est fortement déterminée par sa capacité à se construire une image séduisante, voilà qui est certainement plus vrai aujourd’hui que jamais.

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Manoël Legras

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