Les œuvres en prisme de William Turner

Première rencontre avec Turner

Lorsque j’étais petite, j’habitais en Angleterre. Avec ma mère, on allait à la National Gallery, un musée d’art à Londres. Je me rappelle de ce lieu, du trajet pour y aller, parfois un peu ennuyée, mais j’aimais bien les murs turquoise et pourpre, le parquet vernis et glissant qui grinçait sous mes chaussures. Je me souviens d’un tableau, assez petit, comparativement aux autres œuvres de la salle. Mais plus important encore, c’est ma réaction face à lui qui me revient en mémoire. Il représentait une petite vache, avec autour d’elle un mirage de couleurs opposées, du bleu et du jaune, qui représentaient le soleil, et peut-être un lac et des champs sur chaque côté. Je trouvais le tableau très beau, me sentant même heureuse en le regardant, les yeux grand ouverts. L’œuvre était signée par William Turner, et nommée « Norham Castle, Sunrise », de 1845. Elle était peu détaillée, c’était plutôt un nuage de formes mais je trouve qu’il représentait la nature d’une manière plus exacte qu’un tableau figuratif.

Norham Castle, Sunrise c.1845 by Joseph Mallord William Turner 1775-1851
William Turner, Norham Castle, Sunrise, 1845. Huile sur toile, 90,8 x 121,9 cm. c. Tate Britain, Londres.

Maintenant que je suis plus âgée, je me suis demandé comment Turner est parvenu à produire un tel effet sur moi. Aujourd’hui, je comprends que c’est grâce à la lumière. Le tableau semblait en émettre, vibrante, comme des rayons de soleil. Je ne sous-entend pas cela dans un sens spirituel,  mais plus d’une force mystérieuse. Car c’est uniquement grâce aux matériaux bruts et purs de la peinture. On pourrait dire que Turner voulait représenter la lumière de manière symbolique, mais il s’est intéressé aux différentes techniques et aux effets qu’elles pouvaient offrir. Dans un sens, Turner était un peintre matérialiste et même le premier artiste abstrait.

Le développement d’une technique

Contrairement aux autres jeunes peintres de son époque, il était fasciné par les éléments qui pourraient avoir l’air banal, comme la toile, les pigments, les huiles, etc. Pour pouvoir se concentrer sur la production formelle des matériaux, Turner donnait moins de réflexion à la dimension figurative et aux détails de ses œuvres. Plus simplement, le plus gros de ses recherches portait sur la pigmentation et les manières de la travailler. Il fut d’ailleurs aidé par un coloriste italien afin d’en comprendre tous les ressorts.

Il a donc superposé de la peinture à l’huile sur une base blanche et épaisse, par des couches fines et des tons clairs, créant des effets de transparence. Iona Singh a d’ailleurs écrit une étude sur cette technique de Turner et la perception physique dans son livre Color, Facture, Art and Design.

turner-norham-castel-sunrise-detail
William Turner, Norham Castle, Sunrise, 1845, détail.

On pourrait parler de la technique d’un artiste toute la journée, mais pour transposer notre réflexion à d’autres domaines artistiques, et même d’autres domaines comme la science, on doit se poser cette question : comment cette technique de réalisation peut-elle avoir un effet sur le spectateur ? On pourrait y répondre en rappelant les sentiments et les sensations qu’offre le tableau, mais cela ne suffit pas. Une réponse plus rigoureuse nécessiterait de chercher à comprendre l’intérêt de Turner face au  « phénomène de la vision », donc face à son phénomène physique. La technique décrite plus haut a un effet sur la lumière, qui rebondit sur la surface puis pénètre l’œil du spectateur, car « l’épaisseur de la surface détermine la longueur d’onde et donc la couleur » (Iona Singh). L’œil du spectateur s’en retrouve happé. Ainsi, dans un sens poétique, les œuvres de Turner sont presque comme des prismes.

Lorsqu’on est dans des musées ou en train de regarder le travail d’un artiste, on pense souvent directement aux figures et à ce qu’elles pourraient représenter symboliquement. En faisant cela on oublie les difficultés auxquelles l’artiste doit se confronter pour réussir ces représentations. On oublie aussi comment ce savoir-faire nous affecte physiquement, et comment il change notre perception du monde, en couleur et en forme pure. Une œuvre peut être très belle, mais sa technique peut la rendre encore plus merveilleuse.

Agnès Tedman

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