[ANALYSE] L’énigme sans fin, Dalí

Quand on regarde une peinture figurative, on parvient généralement à saisir la thématique générale du tableau, ou du moins à en reconnaître les éléments principaux. Mais les créations de certains artistes échappent totalement à notre logique, en tout cas au premier abord… Vous l’avez peut-être compris, c’est au surréalisme que nous faisons allusion, et plus particulièrement aux toiles de Salvador Dalí. Vous vous êtes probablement déjà retrouvés face à ses tableaux fantasmagoriques et généralement incroyables visuellement, mais soyons honnêtes, pas toujours évidents à comprendre.

Deuxième Temps vous propose donc de lever le voile sur l’un de ses tableaux les plus énigmatiques, comme son titre l’indique : L’énigme sans fin, réalisé en 1938. Les historiens de l’art le considèrent souvent comme un tableau manifeste, car il semble être l’aboutissement du travail de Dalí sur les images multiples. Il a aussi été réalisé à une période charnière pour l’artiste, puisqu’il a été exclu du mouvement surréaliste l’année suivante. Il s’agit en plus d’un de ses derniers tableaux à énigmes, alors qu’il avait établi le principe comme étant une des bases de « son » surréalisme.

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Salvador Dalí, L’énigme sans fin, 1938. Huile sur toile, 114,3 x 146,5 cm, Madrid, Muséo Nacional Centro de Arte Reina Sofia

Avant toute chose, il faut se souvenir du goût de Dalí pour la représentation de formes qui peuvent en suggérer d’autres, et qui autorisent plusieurs interprétations très différentes. Effectivement, pour lui la peinture était là pour dérouter notre cerveau et provoquer le discrédit de la réalité en se rapprochant du rêve, de l’inconscient, et d’images qu’on ne visualise pas spontanément. Il avait d’ailleurs développé une méthode de création inspirée des travaux de Freud, qu’il avait intitulée la méthode paranoïaque-critique…  Nous avons fait le choix d’évoquer ici certains éléments précis de la toile, mais n’hésitez pas à nous proposer votre propre analyse : chez Dalí, tout est possible !

L’intervention du réel

Pour entrer dans ce tableau, on remarque d’abord différents éléments qui semblent liés au quotidien de Dalí. Dans le décor fait d’un rivage, d’une étendue d’eau et de montagnes, on remarque un visage féminin très détaillé, partiellement peint contre le bord droit de la toile. Sa coiffure nous pousse à penser qu’il s’agit tout simplement de Gala, qui était sa compagne et sa muse depuis dix ans.

On remarque aussi une tête placée presque au centre à droite de l’image, formée par différents éléments de la composition. Il s’agit en fait de Gabriel Garcia Lorca, poète et dramaturge ami du peintre, tué en 1936 par les milices franquistes. Cette identification est confirmée par la présence de ce faciès dans un autre tableau réalisé la même année, intitulé Afghan invisible avec apparition sur la plage du visage de Garcia Lorca en forme de compotier aux trois figues.

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Salvador Dalí, Afghan invisible avec apparition sur la plage du visage de Garcia Lorca en forme de compotier aux trois figues, 1938. Huile sur toile, 19 x 24 cm, collection privée, c. Fondation Gala-Dali

On reconnaît d’ailleurs la même construction du faciès dans les deux tableaux, utilisant le compotier ou pot à fruits. L’atmosphère globale du tableau est d’ailleurs assez sombre, rappelant la tristesse de Dalí à ce sujet. De même, on sait que cette période était difficile pour le peintre puisqu’il avait été forcé de fuir l’Espagne en guerre.

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Détail, la forme du compotier

On peut d’ailleurs facilement reconnaître un cheval dans les formes des montagnes et du premier plan, lorsqu’on regarde les croquis préparatoires de l’artiste. Et on sait que le cheval était essentiel chez Dalí, puisqu’il représentait la fuite et donc ici l’exil, mais aussi la force de l’homme face aux événements.

Vous aurez peut-être remarqué que tous ces éléments sont situés dans la partie droite du tableau. On peut d’ailleurs voir que la toile est assez clairement divisée en deux, notamment par les effets produits par les nuages. Or on sait que Dalí avait pleinement conscience du renversement de l’image sur la rétine : le côté gauche du tableau est donc plus analysé par l’hémisphère droit, celui des sentiments et émotions, alors que le côté droit l’est par l’hémisphère gauche, celui de la raison. Dalí a donc tout à fait pu choisir de disposer les éléments liés à sa vie dans la partie droite, pour qu’on les relie logiquement entre eux.

Mais alors, quels sont les éléments qui peuplent la partie gauche du tableau ?

« Le Grand Crétin Cyclope »

C’est le nom que portait la toile au départ, avant que Dalí ne change d’avis. Et pourtant, c’est ce titre qui nous donne le plus d’indices pour saisir certains aspects de l’œuvre, et accéder à un second niveau de lecture. Aussi, ne soyez pas surpris si vous ne trouvez aucun grand cyclope sur cette toile au premier regard. Et pourtant, il est bien là. Ou tout cas, une forme humaine géante allongée en arrière-plan.

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Connaissant l’amour de Dalí pour la mythologie, tout porte à croire qu’il s’agit du cyclope Polyphème présent dans L’Odyssée d’Homère. Dans ce cas, on doit également pouvoir trouver d’autres éléments appartenant à l’histoire d’Ulysse, à commencer par Ulysse lui-même. Étant au centre de ce récit, on pariera ici sur le visage identifié plus tôt comme celui de Gabriel Garcia Lorca. Cette idée est renforcée par la présence d’un chien dissimulé dans le paysage, et placé exactement au dessus de cette tête : pour certains historiens de l’art, comme Thierry Dufrêne, il s’agit d’un rappel évident de l’Odyssée, de la même manière que bien d’autres éléments présents ici. Tout comme Ulysse avait fuit la grotte de Polyphème accroché sous un mouton, notre personnage se retrouve sous un autre animal, le chien.

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Au premier plan, on retrouve justement une barque (flèche de gauche), moyen de transport d’Ulysse pour quitter l’île de Calypso.

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A cette barque sont reliés des filets, qui semblent reprisés par un personnage de dos (flèche de droite), aux formes féminines. Il pourrait s’agir de Pénélope, l’épouse d’Ulysse restée à Ithaque, qui a tissé un voile pendant toutes ses années d’absence. On pourrait également y voir la nourrice d’Ulysse, Euryclée, qui lui est restée fidèle pendant son absence. Si on pousse l’analyse encore plus loin, on pourrait même lier cette figure féminine fidèle dans l’adversité, à celle de Gala qui est aussi représentée ici. Durant cette période de leur vie, Gala a justement suivi le peintre durant toutes ses années d’exil.

Mais finalement, il nous est impossible de savoir si cette interprétation est juste ou non. Il est en revanche certain que de nombreuses autres lectures sont possibles, selon le souhait formulé par Dalí dans son titre : il s’agit véritablement d’une énigme sans fin !

Céline Giraud

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