Art évolutif : quand le vivant intervient

Aujourd’hui, lorsqu’on parle d’art, on évoque généralement des œuvres considérées comme figées, que tous peuvent visualiser facilement, notamment grâce à internet. Pourtant, chaque œuvre évolue dans le temps, qu’il s’agisse d’une toile dont les teintes s’effacent très lentement -on parle généralement du travail de plusieurs siècles-, ou même d’une sculpture placée en extérieur dont la surface change sous l’effet des éléments.

Mais certains artistes ont fait le choix de réaliser des œuvres destinées à changer et à avoir plusieurs visages, voire même à disparaître ! Il ne s’agit pourtant pas d’art éphémère : tous les changements subis par la réalisation en font alors pleinement partie. On vous en dit plus sur quelques uns de ces travaux qui ne seront plus les mêmes demain, et plus particulièrement sur ceux qui mettent la nature en œuvre.

La nature comme outil de création

Lorsqu’on pense « art évolutif », c’est le Land Art qui nous vient à l’esprit en premier. Il s’agit d’une tendance artistique née dans les années 1960-70, dans laquelle les artistes ont sorti l’art des musées pour créer directement dans et avec la nature. Si beaucoup ont proposé des réalisations éphémères, d’autres ont pensé leurs œuvres en les liant à l’environnement sur le long terme.

C’est le cas d’Andy Goldsworthy, un artiste britannique dont le travail est très varié. Ce sont ses Cairns qui ont attiré notre attention, notamment parce qu’ils ont fait l’actualité en France en début d’année. Il a construit des cairns ovoïdes d’environ 3 mètres de haut un peu partout dans le monde, toujours en étroit lien avec la nature. Utiliser la forme de l’œuf n’est pas anodin, puisqu’il est le symbole de la naissance et de la perfection de la nature. Il s’agit en plus d’une forme très simple, que l’on retrouve dans la nature, et qui s’y fond très bien.

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Andy Goldsworthy, Cairn, Chaumont-sur-Loire, 2016, C. Fred Sabourin, fredsabourin.com

L’artiste a choisit leur matériau de construction selon le lieu choisi : à Chaumont-sur-Loire, par exemple, c’est l’ardoise locale qui a été utilisée. La construction y a été volontairement placée sur la souche d’un arbre récemment coupé, de façon à ce que ses prochaines pousses se mêlent à la sculpture et l’englobent progressivement.

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Andy Goldsworthy, Cairn, Chaumont-sur-Loire, 2016, C.fleursdeverobis.blogspot.com

On reconnaît le même principe pour son cairn australien, au sommet duquel a été planté un figuier étrangleur, destiné à envahir et peut-être finalement détruire la réalisation. La volonté est d’inclure la nature dans la création, pas de la contraindre : l’artiste accepte toutes les possibilités d’évolution de son œuvre, qui devient indépendante.

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Andy Goldsworthy, Cairn, 2012, Conondale Park, Australie, c. Omar Bakhach, NSPR

En choisissant de faire entrer la nature et l’aléatoire dans ces travaux, l’artiste conçoit ses œuvres pour qu’elles changent lentement, et ne restent jamais figées. La photographie intervient alors pour capturer les différents états d’évolution de la création.

Quand le vivant fait l’art

Alors que le Land Art utilise souvent un temps long comme vecteur de changement, d’autres artistes utilisent le vivant et ses réactions à court terme dans le cadre d’expositions. Vous avez bien compris, nous parlons là de moisissure et de pourriture !

Michel Blazy fait partie de ceux là. Fasciné par la chimie et les réactions organiques, il mêle régulièrement des phénomènes naturels à ses créations qui en deviennent presque vivantes elles aussi. En 2000, il a par exemple proposé sont Mur de poils de Carotte, entre art évolutif et art éphémère.

Il a en réalité vendu une recette et son mode d’emploi à différents musées et galeries d’exposition, qui se sont chargé de réaliser une purée de carottes et de pommes de terre puis de l’étaler sur les murs de la salle d’exposition, en suivant les instructions données. L’ensemble était ensuite bâché dans un premier temps, pour créer une mini-serre et favoriser le développement des moisissures. C’est ensuite le temps et le hasard qui ont modifié l’œuvre, chaque jour différente du précédent. On vous laisse imaginer l’odeur qui devait planer dans les salles d’exposition !

S’il ne s’agit pas de sa seule réalisation utilisant l’alimentaire, il a aussi travaillé avec le végétal. En 2015, lors de la Biennale d’Art Contemporain de Lyon, il a notamment proposé au public une réalisation évolutive poétique.

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Michel Blazy, Pull Over Time, 2015, Biennale d’art contemporain de Lyon, La Sucrière. Photographies c. Deuxième Temps

Avec Pull Over Time, les visiteurs pouvaient se rendre sur un balcon pour observer différents objets transformés en pots pour des plantes et des fleurs diverses. Il s’agissait d’ordinateurs portables, imprimantes, appareils photographiques et vêtements modernes. Difficile de ne pas comprendre la critique faite ici au consumérisme moderne, en voyant ces objets représentatifs de la société de consommation et de la modernité, dénués de leur utilité habituelle pour servir la nature. En évoluant et grandissant chaque jour, les plantes ont progressivement transformé l’œuvre.

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Michel Blazy, Pull Over Time, 2015, c. Deuxième Temps

De cette manière, les œuvres ne subissent plus les ravages du temps, puisque les artistes les revendiquent comme faisant partie intégrante du processus de création. Cela donne donc une nouvelle dimension à l’art, dont les réalisations prennent de multiples formes. De même, ces artistes utilisent des matériaux simples, et proposent un art ludique et accessible, différent de l’art qu’on voit le plus souvent dans les musées. Ils proposent à chaque spectateur une expérience unique, sortant du regard plus uniforme posé habituellement sur l’art.

Sans oublier qu’il s’agit aussi d’une manière pour les artistes de s’engager en faveur de l’écologie : comment mieux lutter pour la planète, qu’en incluant la nature dans des œuvres d’art ?

Céline Giraud

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