La langue au cœur du processus d’indépendance du peuple.

L’indépendance culturelle de l’Algérie a été rendue possible grâce aux artistes plasticiens mais aussi à d’autres acteurs importants comme les écrivains, car se défaire de l’aliénation française demandait du temps, de la diplomatie et jouait sur plusieurs tableaux. Mais pour que la révolution prenne de l’ampleur et ne se limite pas aux frontières algériennes, il leur fallut prendre part au débat politique au sein même du pays colonisateur, afin que la voix du peuple résonne. Bien sûr, cela demanda de savoir parler parfaitement le français mais aussi tous les dialectes de l’Algérie. Parmi les auteurs qui se sont emparés de ces questions, on compte, Mouloud Feraoun, Mouloud Mammeri ou Kateb Yacine au travers duquel nous verrons l’importance de la linguistique pour le processus de liberté. Auteur primordial dans la littérature algérienne, il s’est fait connaître pour son engagement pour l’Algérie et son espoir inébranlé dans une relation franco-algérienne liée par l’amitié.

La France colon

Si 1962 marque l’indépendance, il a fallu attendre encore de nombreuses années avant que l’Algérie ne se libère de son aliénation coloniale. Lorsque les pays venaient en conquérant, s’installer sur de nouvelles terres, ils imposaient leur culture, leur langue et leurs traditions. Ainsi, Kateb Yacine constata que l’utilisation du français comme langue élitiste, ne faisait que repousser le processus d’autonomisation culturelle et accentuait, de fait, le caractère dominant de la France. Lui-même, ayant suivi une scolarité française, n’avait pas conscientisé ce chantage avant que les premières violences de la guerre n’éclatèrent. Sa révélation ne manqua d’ailleurs pas d’ironie : le 8 mai 1945 d’importantes manifestations soulevaient le pays qui demandait, à l’instar de la France libérée du nazisme, le retrait des troupes coloniales. Mais elles, elles ne l’entendirent pas de la même manière et réprimèrent violemment les algériens, ceux-là même qui s’étaient battus aux cotés de la France durant la Seconde Guerre Mondiale et qui espéraient entreprendre de nouvelles relations, autres que celles colons/colonisés. De nombreux manifestants furent arrêtés, dont Kateb Yacine (alors âgé de seize ans) qui se retrouva enfermé pour trois mois dans un camp avec 6000 autres détenus. C’est dans ce tragique que le futur écrivain se rendit compte que l’Algérie n’était pas française et qu’elle avait une culture propre. Mais fallait-il autant de violence pour cela ?

« Il fallait bien le faire comprendre qu’ils s’étaient battus pour la liberté des autres mais pas pour la leur ».

Récuser le folklorisme algérien

Son travail d’écrivain tenta alors de répondre à deux objectifs, en dehors de ceux littéraires : parler de l’Algérie aux français et expliquer à son propre peuple la situation dans laquelle le pays se trouvait. Ainsi, ses premières pièces de théâtre traitaient de la question de l’immigration, du pouvoir dominant, comme dans Mohamed, prends ta valise (1972). A l’image de Khadda ou Issiakhiem, Kateb Yacine chercha des moyens pour que les algériens retrouvent leur culture dans ce qu’elle avait de plus fondamentale. Il fallait que le peuple puisse entreprendre son indépendance linguistique afin de s’approprier les débats politico-sociaux qui se jouaient entre les pays. Mais comme ses pièces politiques étaient en français, Kateb Yacine entreprit de les traduire pour que les gens puissent se forger leurs propres opinions sur le conflit.

Ci-dessus : Mur d’une rue d’Alger (Algérie) : affiche, pour une pièce de théâtre de l’écrivain Kateb Yacine, créée par le peintre M’hamed Issiakhem, 1978

Après le français, le coranique

Malgré ces efforts pour que le peuple se réapproprie sa culture et sa linguistique, l’oppression s’est de nouveau installée dans le pays. En effet, l’indépendance a rendu instable l’Algérie, amenant au pouvoir des groupes religieux extrêmes qui ont imposé de nouvelles censures culturelles, cultuelles et sociales. De là, deux formes de langage se sont instaurées dans le pays : la première, coranique, était littéraire et donc destinée à une certaine élite ; la seconde, plus familière, était celle de peuple, considérée par Kateb Yacine comme un outil de la lutte qui libéra les citoyens du joug français. Rapidement, les autorités algériennes voulurent imposer la forme littéraire, notamment dans les JT (en comparaison, ce serait comme si le latin redevenait notre langue des élites), piégeant de nouveau le peuple algérien. Pour Kateb Yacine, cet emploi était fait « pour maintenir les gens à distance, parce que, moins on comprend, plus on admire ». Il ne s’agissait donc surtout pas que le peuple réalise ce qui se jouait dans le pays à ce moment là.

« La question de la langue détermine tout étant donné qu’elle est liée au complexe arabo-islamiste, puisque la langue est liée à la religion, puisqu’à l’heure actuelle, tout ce qui se fait en Algérie contre le peuple algérien se fait au nom de la religion et au nom de la langue arabe. »

Selon Marx, un peuple qui en opprime un autre ne serait être libre. Kateb Yacine semble avoir fait sien ce principe car en utilisant la langue des colons, il a tenté de faire valoir la culture algérienne. Ainsi, lorsqu’il écrivait en français, il ramenait ce même peuple à sa propre aliénation.

« Alors nous sommes sûr de gagner, sans doutes. Ça demandera seulement beaucoup de temps. Mais ces combats là sont des combats de longue haleine. D’ailleurs, plus ça dure et mieux ça vaut, parce que ça permet d’approfondir les choses. Puisque nous, notre but c’est pas de prendre le pouvoir. Notre but, c’est de tourner le dos à toutes formes de pouvoirs. Notre but, c’est de nous adresser au peuple pour qu’il se retrouve lui-même et qu’il exerce lui-même, tous les jours, son propre pouvoir. »

Alicia Martins

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