Dénoncer – la torture dans l’art

Vous l’aurez compris, l’art proposé par les artistes algériens n’avait pas pour première ambition de décorer les murs blancs d’un musée. Ils ont cherché de nouvelles formes qui s’émanciperaient de ces années, voire siècles, de colonisations. Mais les créations ne se résumaient pas qu’à cette quête : il fallait aussi dénoncer les agissements des États et des soldats. Nous en avions déjà parlé dans cet article, qui revenait sur les commémorations de la guerre confrontant la France à l’Algérie et qui faisait la critique du Grand tableau antifasciste. Autour de cette toile, les artistes de différents horizons, s’étaient mobilisés pour montrer ce qui se passait sur le sol algérien dès 1945. Évidemment, d’autres ont suivi ce chemin.

Pour en parler, je m’appuierai sur le livre La Question (1958) qu’Henri Alleg, lui-même rescapé de la torture militaire, a écrit dans l’espoir de fournir un témoignage de l’atrocité. Lorsqu’il se fait arrêter le 12 juin 1957 par les parachutistes, il était directeur du journal Alger républicain et partisan revendiqué d’une Algérie libre.

 

Djamila Boupacha, figure de la torture

L’un des artistes qui se fit remarquer dans cette démarche n’est autre que Roberto Matta qui proposa toute une série sur la torture. Et pour l’Algérie, comment passer à côté des supplices que Djamila Boupacha a subit ? Elle est d’ailleurs devenue – malgré elle – une figure emblématique de la résistance, après avoir été arrêtée le 11 février 1960. Même Picasso s’est emparé de son visage, plus tardivement, pour montrer qu’il se préoccupait de la guerre qui éclatait en Algérie.

Matta, quant à lui, était un peintre dont le militantisme politique n’était pas caché. Dans les années 1950, il peignait des séries sur différents sujets liés à la répression en Espagne franciste ou la guerre du Vietnam. La Question et Le supplice de Djamila, s’y inscrivent directement.

 

Ce qui nous permet de dire que ces tableaux dénoncent la torture tient en partie, dans les titres : La Question renvoie directement au livre d’Alleg, quant à Djamila, la référence est explicite. Ainsi, la couleur rouge au centre du premier tableau fait certainement allusion à ce que décrit l’auteur : attaché à une planche froide, la personne reçoit différents traitements allant de la décharge électrique au coup de poing. Le second tableau montre les soldats en train de torturer et violer la jeune femme, supplices qui ont duré trente trois jours parce qu’elle avait été soupçonnée d’attentat terroriste. On voit d’ailleurs que le militaire à gauche, brandit son pénis comme une arme.

Maurice Audin, martyr de guerre

Henri Alleg n’a pas été le seul à avoir subit la séquestration militaire. Son nom résonne parmi d’autres, comme celui de Maurice Audin. Dans son livre, Alleg le cite à plusieurs reprises : amis, il fut la dernière personne à le voir en vie. Contrairement à l’auteur qui a pu s’échapper grâce à des partisans communistes, Audin a succombé à la torture. Alors, pourquoi les artistes parlent de lui plutôt que d’un autre ? Le cas de cette victime est épineux et sensible : la lumière n’a toujours pas été faite sur cette affaire et l’État français ne reconnaît pas vraiment – voir pas du tout – le rôle qu’il a joué dans ce meurtre.

Le soir du 11 juin 1957, Maurice Audin, mathématicien, est arrêté par les parachutistes français qui le soupçonnaient d’aider les indépendantistes du FLN. Après une dizaine de jours de torture, son corps n’a jamais été retrouvé et bien qu’aujourd’hui il soit admis que cela ait entraîné sa mort, la version officielle de l’armée n’a pas été rectifiée. Ainsi, lorsque Ernest-Pignon-Ernest décide d’afficher son portrait dans les rues, c’est pour symboliser la relation franco-algérienne faite de non-dits et rendre hommage à cette victime.
La réalisation de ce projet s’est essentiellement composée d’imprégnations à partir de photos, de livres et d’entretiens à propos de Maurice Audin, dont l’artiste tirera une sérigraphie d’une trentaine d’images. À mesure du temps, ses affiches se sont abîmées, déchirées pour faire disparaître, à nouveau, le supplicié.

Dans les productions de guerre, la torture trouve souvent sa place. Les artistes la dénoncent vigoureusement et obligent les gens à prendre conscience de ce qui se trame dans l’horreur. La Question rapporte les droits de l’homme bafoués (en France André Malraux, fraîchement élu premier ministre, condamne formellement la torture, une bouteille à la mer) sur fond de guerre coloniale. Et pour les artistes, ce sont deux raisons importantes de rentrer en résistance.

Alicia Martins

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