II – Donner un visage aux migrants.

Dans cet article, on parlait déjà de la mobilisation des artistes pour les migrants. J’essayais de montrer comment des éléments emblématiques de cette crise (le gilet de sauvetage orange ou le canot pneumatique) étaient utilisés par les plasticiens dans leurs travaux. Comme il y aurait encore beaucoup à dire sur cet engagement, nous avons décidé d’y consacrer deux autres articles. Aujourd’hui, il s’agira de voir comment les artistes traitent humainement les migrants.

N’étant pas l’apanage de l’Europe, je débute avec un premier exemple qui mène directement à Philadelphie. Dans le cadre de l’exposition Open Source, la ville proposait à des artistes d’investir ses rues et ses murs. Le plasticien français JR a été retenu pour faire l’un de ses fameux collages sur la façade d’un immeuble de Dilworth Park.

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IBRAHIM, MINGORA-PHILADELPHIA, 27 juillet 2015 crédit photo, JR

Sa pratique ressemble à celle du pionnier de ce genre, Ernest Pignon-Ernest : rendre visible ceux que la société exclut.

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Expulsés, d’Ernest Pignon-Ernest, 1979

Inscrit dans cette dimension sociale, JR propose un immense portrait d’Ibrahim, migrant pakistanais, collé sur un immeuble d’une vingtaine d’étages. Autant dire qu’il est montré en grand, voire très grand ! Pourtant, la présence des nombreux bâtiments ne permet pas au collage d’occuper tout l’espace. Au contraire, selon l’endroit où le passant se situe, Ibrahim n’apparaît que partiellement. Cette manière de disposer le portrait serait une métaphore des groupes demigrants au sein de notre système : le regard fixe, cet homme s’impose à nous, bien que le visage tourné de trois quart et les bras jetés en arrière semblent nous en éloigner.

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Ibrahim vient de Mingora, ville du nord du Pakistan. JR l’a remarqué dans son Food Truck, à côté du Dilworth park. Crédit photo, JR

La présence forte d’Ibrahim est voulue par JR qui nous rappelle que cette personne a une histoire individuelle, en dehors du groupe « migrant« .

Je m’appelle Migrant :

Le fait de migrer, n’implique pas seulement des flux, mais aussi l’identité personnelle. En voulant ajouter du sensible là où il n’y en a plus, les artistes cherchent à heurter les consciences et peut-être même mobiliser les citoyens. Cela nous permet de parler de l’art participatif.

« Moving people« , décrit comme un projet de guérilla, consiste à retrouver des milliers de petites figurines cachées dans les rues d’Amsterdan. Placées dans la ville, elles attendent que quelqu’un les remarque pour être photographiées et, ainsi, rendues visibles sur Instagram. Le projet est expliqué comme un moyen créatif d’élever sa voix pour les migrants.

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Photo : Helen
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Photo : Lin

Une fois trouvées, les figurines doivent être bougées et replacées ailleurs afin de perpétuer le projet. En un sens, ces mouvements rappelleraient les flux et les conditions de vie instables des migrants. A la fois ludiques et attendrissantes, les positions de ces statuettes sont univoques : recroquevillées, s’enlaçant ou seules, elles attendent. Les retrouver devient une chasse aux trésors qui amuse. Mais permet-elle vraiment de sensibiliser les gens aux questions migratoires ? Est-ce que tous les moyens sont bons pour mobiliser les citoyens ?

Passant par les sentiments les plus basiques, comme l’empathie, ces artistes nous demandent de nous mettre à la place des migrants. C’est une des manières d’interpréter le travail de l’artiste londonien Banksy. Dans le camp de Calais, il avait placé une image représentant Steve Jobs, fondateur d’Apple, avec un baluchon sur le dos. Il était reconnaissable à son col roulé, son jeans et son ordinateur dans les mains.

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Phillippe Huguen-afp

Pourquoi le représenter ici ? Parce qu’il est, lui-même, fils d’un immigré syrien. Pour cette unique raison, le site américain Wired juge ce travail raté. En effet, Banksy semble dire que si nous n’aidons pas les migrants nous risquons de louper le prochain Jobs. Et alors, que faire de toutes ces autres personnes qui ne deviendront pas de grands créateurs mais qui souffrent quand même ? A moins que l’artiste mette simplement l’accent sur le fait que n’importe qui peut acquérir le statut de migrant…

Au travers de ces exemples, nous voyons comment les artistes tentent de recréer du lien social et d’humaniser les événements, notamment en rendant un visage aux migrants. L’un des enjeux de cette crise est d’individualiser les personnes afin qu’elles ne soient plus perdues au milieu du groupe « migrant », qui n’est pas suffisant pour définir les gens. Les artistes pourraient alors dire : dans cette crise, il est question d’humains et seule une réponse humaniste pourra la dénouer.

Alicia Martins.


Aller plus loin :

  • Le site de l’artiste JR
  • Le projet « Moving people » expliqué (en anglais)
  • Articles ici et ici à propos des cette mobilisation
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