La Roumanie se mobilise pour Brancusi !

Ce n’était pas arrivé depuis 128 ans en Roumanie : le premier ministre a appelé les citoyens roumains à participer à l’achat public d’une œuvre d’art la semaine dernière ! C’est 6 millions d’euros qu’ils devront réunir, pour compléter les 5 millions donnés par l’État roumain pour acheter La Sagesse de la Terre. Sculptée par l’artiste roumain Constantin Brâncuși (1876-1957)en 1907, on considère qu’elle marque les débuts du modernisme en sculpture, tout comme le font Les Demoiselles d’Avignon de Picasso en peinture la même année !

L’histoire particulière de La Sagesse de la Terre

C’est autant l’œuvre en elle-même que son histoire compliquée qui ont poussé le 1er ministre à s’engager dans cette grande levée de fonds, pour utiliser le droit de préemption du pays. Dès 1911, l’œuvre fut achetée par un amateur d’art, Gheorghe Romascu, avant de lui être confisquée en 1957 par l’État communiste roumain. Là, elle servit pour illustrer l’identité artistique du pays dans les manuels scolaires ! Connue de tous en Roumanie, elle n’a été restituée aux Romascu qu’en 2008, qui ont décidé de la prêter au musée national de Bucarest, avant de la mettre en vente cette année, pour les 140 ans de la naissance de Brâncuși.

Mais en plus de cette histoire particulière, représentant bien le passé troublé du pays, cette oeuvre est essentielle pour l’histoire de l’art du XXe siècle. Rappelons que Brâncuși a été un artiste capital pour l’évolution de la sculpture moderne en France. Après être arrivé à Paris à pieds depuis la Roumanie en 1903, il a été repéré par Rodin au Salon d’Automne de 1906. Mais il n’est resté dans l’atelier de ce dernier qu’un mois, estimant que « rien ne pousse rien à l’ombre des grands arbres ».

Très rapidement, il s’est détaché du mode opératoire traditionnel en sculpture, qui consistait à réaliser un petit modèle en terre cuite ou en plâtre, avant de le transposer dans un plus grand bloc. Pour Brancusi, le thème et la forme de l’œuvre devaient « sortir de la matière et non lui être imposés de l’extérieur« . C’est ainsi qu’il a commencé à pratiquer la taille directe dans la pierre, technique ancienne qui n’était même plus enseignée aux beaux-arts à ce moment-là. Ses premières réalisations avec cette technique sont La Sagesse de la Terre, et la même année, Le Baiser, une de ses sculptures les plus connues aujourd’hui !

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Le Baiser, Constantin Brancusi, 1907 Calcaire, environ 35 x 24 x 23 cm, Musée d’Art de Craiova, Roumanie Photographie © Musée d’Art de Craiova

Avant de choisir un thème pour ses sculptures, Brancusi faisait d’abord le choix d’un matériau, dans lequel il percevait « l’essence et la présence » de sa future sculpture. A cette particularité, s’est ajoutée une extrême modernité dans le style utilisé. En effet, il ne prenait plus la nature pour modèle, mais cherchait à exprimer des concepts et des thèmes universels et intemporels, compréhensibles par tous. Pour cela, il s’est penché sur la simplification des formes et l’abstraction, pour revenir à la simplicité des arts anciens. Il souhaitait aussi reprendre les formes et thématiques de l’art traditionnel roumain. C’est pour ces raison qu’on peut reconnaître dans La Sagesse de La Terre certaines formes laissées par la culture Hamangia en Roumanie, vers 5500 avant notre ère !

Une oeuvre essentielle pour comprendre l’artiste

Au départ, sa réalisation a été très durement critiquée. Elle semblait trop simple, et imparfaite : son nez est cassé, son œil gauche est ouvert et plus haut que le droit, qui est fermé. De cette manière, elle rappelle les arts anciens et peut ouvrir à de nombreuses interprétations.

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La Sagesse de la Terre, Constantin Brancusi Détail, vue de face Photographie © Vasile87

On peut voir dans l’oeuvre de Brancusi un personnage féminin extrêmement simplifié, identifiable par ses cheveux longs et sa poitrine. Ce type de figure est aussi très présent dans l’art traditionnel roumain de la sculpture sur bois, et rappelle une idole religieuse ancienne. La thématique principale est également issue de son pays natal, avec une figure féminine représentant la nature et la terre : ces éléments étaient essentiels pour Brancusi, fier d’être fils de paysans roumains.

« Ma sculpture appartiendra à toutes les époques, parce que je l’ai dépouillée de la forme existentielle, de tous les traits qui pourraient vous raconter certaines époques ou saisons. Je vous offre la joie à l’état pur… » 1

Très originale et novatrice, cette oeuvre est un marqueur précieux des débuts de l’artiste dans la taille directe. C’est tout autant pour la démarche de Brancusi, que pour la sculpture elle-même et son histoire particulière que cette oeuvre doit absolument rejoindre les collections publiques roumaines! Je laisserai le dernier mot au premier ministre roumain, qui n’aurait pas pu mieux l’exprimer : « Nous sommes pauvres mais le sort de cette sculpture se joue maintenant ou jamais. (…) Si l’État n’exerce pas son droit de préemption, nous perdrons cette sculpture à jamais et nous serons encore plus pauvres. ».

Céline Giraud


1 – Constantin Brancusi, Dans La Roumanie, culture et civilisation. Mircea Goga, Presses Universitaires de Paris-Sorbonne, Paris, 2007. p. 289

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