Kimsooja – La vue de dos.

L’empathie est l’art d’accommoder nos réactions à celles d’un autre. Comprendre les sentiments qui émeuvent une personne par la mimétique des corps. Ce procédé est connu de tous depuis longtemps : le théâtre et le cinéma transmettent des émotions selon ce principe même. Mais qu’en est-il lorsque le corps tourne le dos à la caméra ?

Kimsooja appartient à la nouvelle génération d’artistes coréens des années 1980, travaillant sur les questions du corps, de l’intime, de la mémoire et de la vie marginale. Dans ce cadre, elle instaure dans ses vidéos un rythme nouveau, beaucoup plus lent, qui force à prendre conscience du temps présent. Les codes sociaux s’en retrouvent ébréchés.

Le corps est un pilier dans la foule :

Partant de là, Kimsooja présente une autre esthétique et une autre mise en scène : celle du dos. Dans la vidéo A needle woman, le corps de l’artiste semble perdu au milieu de la foule. Il devient un rempart, un axe fixe et droit que rien n’ébranle. Grâce à lui, le spectateur prend conscience de ce qui se passe alentour, comme si le corps devenait le point zéro permettant de mesurer les flux humains.

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A Needle Woman, 1999-2001 vidéogramme de Tokyo projection vidéo sur 8 écrans boucle, muet, 6 min. 33 Courtesy Kimsooja Studio

Stoïque, le corps devient provoquant. Outre la prouesse de faire face à une foule « fourmillante », cet acte devient extraordinaire pour les passants, qui le questionnent à n’en pas douter ! Que faitKimsooja, plantée là ? A priori, elle contemple l’espace, rappelant la pensée Samadhi qui veut unifier le soi et le non-soi. Ce rapprochement n’est pas fortuit puisque l’artiste se positionne, elle-même, comme Bouddha : assise, debout et allongée. Dès lors, par cette introspection, elle transforme sa présence en absence (Tao Teh Ching).

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A beggar Woman – Cairo, 2001 Projection vidéo sur écran Chant d’un moine tibétain, 8 min. 53 Courtesy Kimsooja Studio
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A Homeless Woman – Cairo, 2001 Projection vidéo sur écran muet, boucle. 6 min. 33 Courtesy Kimsooja Studio

Dans ses vidéo-performances, Kimsooja cherche à créer une distance subjective qui permettrait au spectateur de prendre place dans son film. Dès lors, en nous montrant son dos, l’artiste s’efface au profit de son travail. Elle nous prive de ses expressions et de ses réactions « pour réapprendre l’humilité aux visages, pour rétablir un équilibre des figures par lequel le film ferait enfin comme si son existence n’était pas déterminée, justifiée par un regard. » Christian Doumet l’a très bien analysé en ces termes : « Voir de dos, ce n’est pas voir l’autre, c’est voir ce que l’autre voit, accompagner son regard, entrer dans sa vue. »1

D’ailleurs, ici, le corps de la femme artiste est présenté comme neutre, anonyme et impersonnel. Nous n’avons aucune donnée sur sa condition sociale, sur son aspect psychologique ou même physique. Si nous croisions Kimsooja dans la rue, il nous serait bien difficile de la reconnaître. Dans ce cas, le corps est utilisé comme un instrument. Il crée une discontinuité dans l’environnement qui l’entoure et dans le quotidien. Il crée de l’inhabituel et les gens s’en rendent compte.

Kimsooja, dos
A Needle Woman, 1999-2001 vidéogramme de Lagos. Projection vidéo sur 8 écrans boucle, muet, 6 min. 33 Courtesy Kimsooja Studio.

Suite à cette expérience à Tokyo, Kimsooja voulait rencontrer d’autres gens, dans d’autres métropoles, situés sur cinq continents différents. Ce désir affirme clairement son intention : « présenter une vision critique sur les conditions actuelles de l’humanité. »2 À partir de là, elle réalise ses vidéos au ralenti, ce qui accentue encore plus les contrastes des corps. En effet, les réactions de la foule sont bien plus importantes et multiples que celles de l’artiste. Son corps, dans un apparat simple, ne ferrait que démarrer la narration. D’ailleurs, pour Kimsooja, l’axe qu’elle représente, n’est pas qu’une simple ligne. Il porte aussi une symbolique à laquelle elle tient : l’aiguille. À l’image du fil qui relie les tissus entre eux, le corps de Kimsooja fait le trait d’union entre la terre, le gigantisme de la foule et le ciel.

 Le travail de l’artiste est à voir ici

Comme si je faisais face à une vague géante, mon corps était exposé à tous les passants, et durant cette mise en retrait intense, mon esprit et mon corps ont glissé progressivement vers un autre état. En d’autres termes, j’ai accéléré la progression de mon isolement et la présence de mon corps semblait effacée peu à peu par la foule. Simultanément, comme l’immobilité de mon corps me conduisait vers un état de paix et d’équilibre, j’ai dépassé la sensation de tension qui existait entre moi et les autres, et j’ai atteint un stade où j’avais l’impression de porter les autres en moi, dans mon corps et dans mon esprit. Mon cœur s’est empli peu à peu de compassion et d’affection pour tous les êtres humains vivant sur cette terre.

Kimsooja

1 Christian Doumet, Japon vu de dos, Saint-Clément, Fata Morgana, 2007, p.62

2 Kimsooja, Musée d’art moderne de de Saint-Etienne, SilvanaEditoriale, 2012 p.36. Entretien avec Sunjung Kim, 2008.

Alicia Martins

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