M’hamed Issiakhem, les visages de la douleur

Cette semaine, nous avons choisi d’évoquer M’Hamed Issiakhem (1928-1982), considéré comme un des plus grands peintres algériens du XXe siècle ! Et pour cause, car il a réussi à proposer une peinture engagée, tout en adoptant une esthétique mêlant modernité et tradition.

« Un pays sans artistes est un pays mort. J’espère que nous sommes vivants! »

M’hamed Issiakhem

L’apprentissage en exil

Au départ, rien ne prédestinait M’hamed à une carrière de peintre. Sa vocation lui est venue de façon très violente, lorsqu’à 15 ans il a perdu deux de ses sœurs, un de ses neveux et son bras gauche dans l’explosion d’une grenade. Il l’avait trouvée dans un dépôt d’armes américain, installé dans son école. C’est lors du séjour à l’hôpital qui a suivi qu’il a commencé à pratiquer le dessin, pour faire passer le temps et évacuer la douleur.

Puis sur un coup de tête, il est entré aux Beaux-Arts d’Alger. La guerre a éclaté peu après, le poussant à quitter l’Algérie pour la France et l’Allemagne. Il y a complété sa formation, et a surtout rencontré l’art abstrait à Paris : ç’a été la révélation pour Issiakhem. Celle-ci lui a permis de sortir d’un carcan, dans lequel les artistes algériens n’étaient reconnus que dans la pratique d’un art « indigène » : enluminure, ornementation ou miniature… C’est par le style acquis durant l’exil, l’expressionnisme abstrait, qu’il a pu ensuite s’engager pour son pays.

La femme pour dénoncer l’atroce

En 1957, il a commencé à illustrer des articles de journaux français, qui portaient sur les violences perpétrées en Algérie, avant d’y dessiner à de nombreuses reprises. On pense notamment au procès d’une militante du FLN, Djamila Bouhired, qui avait été torturée puis condamnée à mort, et qui lui a inspiré des dessins de soutien. Quelques années plus tard, l’artiste a déclaré : « L’idée de peindre la femme m’est ainsi venue« , montrant bien quel’histoire de son pays a été essentielle dans ses représentations.

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La Veuve, 1963 (?) Huile sur toile, dimensions inconnues © Musée d’Art Moderne d’Alger

Dès ce moment, la femme a effectivement été au cœur de ses créations. Pour dénoncer la guerre, ce sont les veuves, les mères de soldats et les militantes, qu’il a choisi de représenter. Sa volonté était vraiment de peindre pour tous, et d’offrir au peuple un art compréhensible, par le biais de ces figures féminines qui pouvaient rappeler un être cher à chacun. Dans La Veuve, on peut voir une femme au visage abattu, accompagnée de deux enfants qui portent la même expression. Au delà d’une femme reconnaissable, elles représente finalement l’Algérie souffrante, mais résistante.

« Mes personnages ont tous été torturés. »

C’est ce type de femme qu’on peut reconnaître ici aussi. Très rarement exposée, cette toile a été créée par Issiakhem en plein conflit. Lui donnant valeur d’allégorie en la nommant « Algérie« , l’artiste a cherché à représenter la douleur plus qu’à avoir une visée contestataire. Malheureusement très endommagée, et presque jamais exposée, l’œuvre reste lisible pour le regardeur. Pour représenter les corps d’une mère et ses deux enfants, Issiakhem a découpé et collé des coupures de presse relatant les événements difficiles et violents de l’année 1960. Les visages sont émaciés, et presque dénués d’expressions. Leurs vêtements semblent rapiécés, et l’arrière-plan est résolument sombre. C’est la douleur quotidienne que l’artiste a représenté ici, la difficulté à surmonter chaque jour des événements terribles, et finalement la situation du pays entier à ce moment là.

Des visages pour raconter et se rappeler

On remarque que pour rendre l’abstraction accessible, il a choisi de toujours représenter les visages de manière claire et lisible. Ils sont là pour nous permettre d’entrer dans l’œuvre, et d’en comprendre la portée. Si Issiakhem souhaitait pouvoir être compris par tous, c’est parce qu’il estimait que la peinture devait être « accessible au plus grand nombre et non à une minorité d’intellectuels. » C’est directement au peuple qu’il s’adressait dans beaucoup de ses tableaux. Dans Les Martyrs, réalisé après la fin du conflit, l’artiste montre des figures de souffrance, là pour rappeler le vécu difficile de la guerre.

Dans cette construction pyramidale, un homme en sang domine, le visage supplicié. Il surplombe ce qui semble être un amas de corps blessés ou morts. Le personnage central divisel’espace en deux : à droite, on semble reconnaître un homme armé, peut-être un soldat, auregard dur au milieu d’une atmosphère chargée de fumée et peut-être de coups de feus. A gauche, c’est la désolation, un homme assis paraît observer la scène, que les arbres décharnés de l’arrière-plan situent en Algérie. Ici, l’abstraction sert l’expression, puisque la dislocation des corps renforce l’horreur de la scène.

Finalement, que ce soit par sa lutte pour son pays, sa recherche de communication populaire par l’art, ou le grand renouveau artistique apporté, M’hamed Issiakhem a marqué son temps au-delà des frontières algériennes : il cherchait véritablement à parler à tous. Alors n’hésitez pas à aller explorer ses tableaux, rarement exposés, en partie regroupés dans cette galerie en ligne !


Pour aller plus loin et lire une biographie d’Issiakhem, cliquez pour voir cet article.

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