Algérie : La guerre oubliée

Si la guerre d’Algérie a marqué son époque, elle n’aura laissé que peu de traces dans la mémoire collective actuelle. Il n’est pas rare que les gens en aient occulté des souvenirs, comme c’est le cas de l’artiste Christine Peyret, qui en a vécu les prémices lorsqu’elle vivait dans le Constantinois, au nord de l’Algérie. Aujourd’hui, implantée à Aurec-sur-Loire, elle a tenté de renouer avec ses souvenirs, à renforts de photographies d’archives, pour les projeter sur de grandes toiles brodées. le procédé n’est pas banal : c’est à partir de son ordinateur qu’elle créé ses tapisseries basées sur des photographies, puis son imprimante leur donne forme.

Lorsque les premiers attentats éclatent en 1955-56, Christine Peyret n’a que deux ans. Bien trop petite pour en comprendre la teneur, elle ne fera jamais le lien entre ceux-ci et la grande guerre qui s’annonçait. Elle l’explique de cette manière : « le Nord-constantinois… c’est le mot « Nord » qui m’a trompée si longtemps ! À Stora, nous étions au bord de la mer, et pour moi désormais, la mer est au sud…« .

La particularité de cette image, c’est qu’on voit l’artiste enfant, tenant deux drapeaux français, sans forcément savoir pourquoi. Cette photographie nous montre bien la présence militaire en Algérie, mais aussi la mobilisation populaire.

Oublier pour se faire accepter

L’élan qui l’a poussée à broder est venu d’une simple question : « et toi, c’était comment ton enfance ? ». En effet, les pieds noirs étant mal reçu en France, certains ont préféré oublier afin de se fondre dans la masse, ce qui a probablement été le cas de Christine Peyret. Elle estime que le cerveau fait un choix après un traumatisme : soit il garde des souvenirs et effectue un devoir de mémoire, soit il occulte pour se protéger. Une fois adulte, et afin de palier à ce manque, l’artiste s’est plongée dans les photos de famille et d’archives publiques, pour retrouver la mémoire et produire une forme de témoignage. Car la guerre était partout autour d’elle, comme on le montre sa toile Les Parachutistes. On y voit un groupe d’enfants, visages levés vers le ciel. On ne sait pas ce qu’ils regardent, mais l’artiste l’a interprété selon le contexte de l’époque : ils pourraient observer un avion s’apprêtant à parachuter des soldats, scène familière à tous en temps de guerre.

« En effet, la guerre est bien là, et pourtant on vit normalement (…). C’est le tragique paradoxe ! »

Dans cette série de toiles, c’est un point de vue très personnel qui s’est imposé à elle, celui des pieds-noirs “qui n’ont pas compris la guerre”, et celui de l’enfant qu’elle était et qui ne comprenait pas les événements non plus.

La guerre d’Algérie, un sujet sensible

Globalement, la série a été bien reçue. Mais elle a quand même subi la censure, qui prouve que le sujet est encore sensible. A plusieurs reprises, on lui a demandé de retirer de ses expositions les toiles jugées trop “patriotes” car certains ne se reconnaissaient pas dans les positions prises par l’artiste. A titre d’exemple, le drapeau algérien était facilement rejeté alors que le français était valorisé. Mais en dehors de cet aspect, le quotidien de la guerre que Christine Peyret représente, est globalement accepté par le public.

Sur cette toile, on voit un regroupement populaire, maintenu par un cordon humain qui fait office de service d’ordre. Ce qui frappe, c’est la force des visages représentés, détachés du fond. Ils semblent comme projetés vers nous, le regard intensément tourné vers une action qu’on ne voit pas et qui nous intrigue.

Mais l’artiste n’a pas hésité à représenter des scènes plus difficiles, qui montrent la violence de la guerre telle qu’on se l’imagine sans forcément la montrer.

A la différence des autres toiles évoquées jusqu’ici, on est effectivement face à une extrême violence. La victime est très jeune, et le cadrage de l’image renforce la cruauté des actes. Car bien que le visage d’André F. semble paisiblement endormi, la présence du sang et de la main d’une autre personne nous rappellent qu’il est bel et bien mort. Difficile alors de ne pas penser au jeune Dormeur du Val. Rimbaud le décrivait comme paisiblement endormi dans l’herbe, avant d’évoquer ses deux impacts de balle rouge sang sur la poitrine. Autre guerre, autre siècle, mais scène similaire.

Cette grande série de plus de 40 toiles montre plusieurs aspects de la guerre d’Algérie. Mais bien qu’elle se soit documentée abondamment, l’artiste différencie sa démarche de celle de l’historien.

En abordant les événements d’un point de vue subjectif et personnel, elle revisite l’histoire à travers ses souvenirs et les archives officielles, proposant au regardeur un voyage dans ce passé difficile. Elle nous pousse à nous questionner à nouveau sur ce pan de l’histoire, et à nous en souvenir.

Nous vous conseillons d’aller consulter son site pour en apprendre plus sur son travail, et sur tous ses autres sujets !

Alicia Martins & Céline Giraud

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