Commémorer le cessez-le-feu.

Le samedi 19 mars 2016 avait lieu le 64ème anniversaire du cessez-le-feu de la Guerre d’Algérie. C’était aussi la première fois qu’un président de la République Française choisissait de rendre hommage aux victimes de ce conflit un tel jour.

Nous avons eu envie, nous aussi, de participer à cette commémoration en partageant avec vous un tableau qui aurait pu devenir le Guernica de cette guerre. Mais pourquoi parler au conditionnel?

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Le Grand Tableau Antifasciste Collectif, 1960, huile sur toile, 400 cm x 500cm, Jean-Jacques Lebel, Erro, Enrico Baj, Roberto Crippa, Gianni Dova et Antonio Recalcati.

En 1961 avait lieu la grande exposition « Anti-procès 3« , menée par Alain Jouffroy et Jean-Jacques Lebel à la Galerie Brera à Milan. Elle réunissait des artistes internationaux, pour dénoncer la torture et la guerre. Y était présenté, pour la première fois, le fameux Grand Tableau Antifasciste Collectif réalisé à plusieurs mains : Lebel, Erro, Enrico Baj, Roberto Crippa, Gianni Dova et Antonio Recalcati. Venant de milieux et de pays différents, les artistes s’étaient rassemblés autour de cette création monumentale de 5 mètres par 4, afin de dénoncer ce qui se passait en territoire algérien. Cet internationalisme était revendiqué non pas comme un anti-nationalisme, mais comme un besoin viscéral de se retrouver.

Du blasphème à la censure

Mais à peine installée, la toile a été saisie par les autorités italiennes pour blasphème : on y voit le pape (voir le détail du tableau ci-dessous), alors que l’oeuvre dénonce le fascisme! Et ce n’est qu’en 1996, soit 35 ans plus tard, que le tableau est montré en France. On pourrait croire que l’oeuvre était enfin sortie de la censure, et acceptée pour son importance historique, mais elle n’a que peu été montrée jusqu’à aujourd’hui. On ne l’a même pas exposée lors du cinquantenaire de l’indépendance : mais que représente donc ce tableau, pour être occulté à ce point ?

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Le Grand Tableau Antifasciste Collectif Les éléments entourés de jaune seront évoqués et montrés en détails par la suite. En haut à gauche, Djamila et son viol ; sur la droite dans le rectangle en dessous, les inscriptions « Setif », « Constantine » et la croix gammée ; dans le rectangle en bas, les inscriptions « La morale, la patrie, la mort » ; dans le cercle juste à côté on voit le pape, et dans le cercle sur le bord droit du tableau se trouve le « Manifeste des 121 ».
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Le Grand Tableau Antifasciste Collectif Détail, le pape.

Historiquement, le terme “antifascisme” remonte aux années 1920-1930, pour qualifier les luttes qui s’organisaient en opposition à la montée du fascisme en Europe. La lutte antifasciste s’incarne pendant la Seconde Guerre mondiale dans l’action de la Résistance. Le Parti Communiste, à l’époque de la Guerre froide, puis les groupes d’extrême gauche dans les années 1960-1970, se présentaient comme les porte-drapeaux de l’antifascisme, le mot “fascisme” devenant alors un terme un peu fourre-tout pour désigner toutes sortes d’adversaires : dictatures militaires anti-marxistes, colonialisme…

L’art dénonce !

Quand on regarde ce tableau qui se présente justement comme “antifasciste”, on est face à un très grand nombre de couleurs, de détails et d’informations. La forte expressivité générale qui s’en dégage est à l’image du sentiment de révolte des différents protagonistes, de leur désespoir. Elle est accentuée par l’emploi de couleurs franches et criardes et par l’accumulation de formes et de symboles imbriqués les uns dans les autres.

Ce tableau est une « dénonciation de la torture, (…) mais de la couverture de la torture par les gouvernements de l’époque » (Jean-Jacques Lebel), qui avaient consenti – droite comme gauche – à de telles pratiques. À Bône, une « école de torture » avait d’ailleurs été mise en place.

Des détails de ce grand tableau sont justement voués à la dénonciation de ces actes. Par exemple le totem (en haut à gauche) représenterait le viol de Djamila, figure martyr, par les parachutistes français, personnifiés par les deux généraux médaillés en bas à droite du tableau.

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Le Grand Tableau Antifasciste Collectif Détail, le viol de Djamila Boupacha.

En bas à notre droite se trouve aussi le Manifeste des 121. Ce détail a longtemps été censuré, bien que le tableau ait été exposé à travers l’Europe. Ce manifeste, qui a réellement existé et qui a été signé par de grands noms, condamnait vigoureusement les actes de guerres perpétués par les français. Malgré une censure qui rendait sa publication difficile, il montre que le monde intellectuel ne se reconnaissait pas dans cette histoire et qu’il se mobilisait contre.

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Le Grand Tableau Antifasciste Collectif Détail, le Manifeste des 121.

De même, on peut lire le nom de deux villes algériennes : Sétif et Constantine (situées dans l’est du pays), théâtres d’une répression sanglante de la part de l’armée française en mai 1945. De cette manière, les artistes rappellent différents aspects de ce conflit.

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Le Grand Tableau Antifasciste Collectif Détails, Setif et Constantine, et la croix gammée.

La torture est aussi évoquée par une tête grimaçante à la mâchoire ensanglantée et grande ouverte, semblant hurler. Elle est également suggérée par des figures fantomatiques aux membres étirés et distordus, par des visages aux yeux révulsés ou des empreintes de mains.

De même, « La Mort, la Patrie, la Morale » ces trois mots sont associés à des figures de militaires tortionnaires, portant des médailles, maculés de taches et de coulures de peinture rouge évoquant le sang de leurs victimes.

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Le Grand Tableau Antifasciste Collectif Détails, La Morale, La Mort, La Patrie, qui se trouvent sur le buste de militaires.

Très visible au milieu à droite du tableau, une croix gammée fait écho au titre du tableau et aux horreurs commises pendant de la Seconde Guerre mondiale. La lutte contre le nazisme reste laréférence absolue pour les militants qui s’opposent à la guerre d’Algérie, d’autant que certains d’entre eux ont lutté dans les rangs de la Résistance. Dans cette toile, elle peut faire allusion à l’OAS qui, en cette fin de guerre d’Algérie, multiplie les attentats en Algérie et en France et dont certains membres appartiennent à l’extrême droite.

Peinte dans l’urgence, cette toile est un véritable manifeste politique et pictural contre la guerre d’Algérie et la torture. Témoignant du contexte de violence et des heures sanglantes de l’histoire française, elle cherche à interpeller l’opinion publique. Pourtant, même après une longue observation de cette toile, il est difficile de retenir autre chose qu’une cacophonie de couleurs et d’informations… La collaboration des artistes a-t-elle finalement desservi la puissance de communication de l’oeuvre ?

Alicia Martins et Céline Giraud

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