Benanteur – Mise en touche du sensible.

Dans l’histoire de l’art algérien, Abdallah Benanteur tient une place particulière puisqu’il se situe à la jonction entre l’art enfermé dans les concepts occidentaux et celui qui se veut indépendant. En effet, comme beaucoup d’autres artistes qui se sont vus obligés d’émigrer vers Paris, l’apprentissage artistique de Benanteur s’est développé au contact de productions européennes postmodernes et figuratives. Il lui a donc fallu développer une sensibilité qui lui soit propre et qui ne soit pas un arrangement folklorique qui risquerait d’appauvrir la culture algérienne. En effet, l’une des problématiques à laquelle se sont heurtés les artistes de la génération de la guerre et de 1962, a été de replacer leur culture au même niveau que celle des occidentaux, après que les nombreux colons aient imposé la leur.

L’art ne peut libérer l’opprimé

Mais, pour Benanteur, cela ne fait pas de l’art un moyen de libérer les peuples de l’oppression. Il ne reste qu’une expression plastique et non politique, bien loin des préoccupations des algériens qui subissaient une guerre. Il y a un :

« ordre d’urgences et cela deviendrait un non-sens de la part d’un artiste d’exiger qu’on comprenne ses problèmes. Quand l’Algérie aura résolu les siens, il va de soi qu’elle envisagera ce point avec plus de certitudes. D’ici là, le rôle de l’artiste n’est pas de démissionner mais de continuer à œuvrer et de ne pas être choqué ou découragé par ce qui semble une incompréhension. »

Abdallah Benanteur

Pour envisager le créateur Benanteur, il faut comprendre que sa définition de l’artiste s’engage dans une sorte de métaphysique. Il est, selon lui, un être qui devance le futur car c’est un homme qui subit et qui met en pratique le sensible. Cela entraîne deux causes : 1-l’artiste ne peut expliquer ni partager ce qu’il fait, 2-l’artiste lui-même, est parfois dépassé par ce qu’il crée. Cette conception fait de Benanteur un homme solitaire, presque ascétique, qui a besoin de recueillement.

« Malgré les apparences, un artiste est un être vulnérable que l’on peut détruire facilement. Ma solution a été assez facile, j’évite les gens, je les recrée dans mon atelier. Cela paraît horrible, mais c’est ainsi. Je préfère garder une belle idée, une belle image d’eux, plutôt que de les voir tels qu’ils sont. »

Abdallah Benanteur

Cette manière de cloisonner l’artiste n’est pas à généraliser, évidemment. Néanmoins cela permet de comprendre comment Benanteur se place face à la guerre que traversait son pays, l’Algérie, à ce moment là. Ne souhaitant pas parler à la place de son peuple, il s’est d’avantage attelé à redorer la vision que les autres pays avaient de la culture algérienne. Pour cela, il a tenté de s’éloigner de ce qui se faisait dans la peinture de 1960.

Ainsi, s’approchant d’avantage du sensible et du non-gestuel, il travaillait l’émotion par la touche.

Le traitement presque monochromatique de certaines de ses toiles prennent des allures de plaine désertique. Mais l’apport de la matière vient ajouter du relief à cette toile, faisant ainsi penser au Hoggar, massif montagneux du sud de l’Algérie et au centre du Sahara. Les couleurs ocres et chaudes participent aussi à cet imaginaire aride.

Ce type de sujet se rapproche de la peinture de chevalet traditionnelle, mais s’en éloigne dans son traitement. En effet, l’une des autres critiques que Benanteur avait formulée, était que les artistes occidentaux peignaient des vues fantasmées de L’Algérie. En s’attelant lui-même au genre du paysage, l’artiste essaye d’apporter une autre image de son pays, une qui soit plus vraie et actuelle.

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Sources du Nil, 1996. Huile sur toile. © Abdallah Benanteur. Galerie Claude Lemand, Paris.

La lumière semble devenir une composante importante dans la démarche de l’artiste. À ce moment là de la carrière de Benanteur, elle est une amie. Dans cette toile, elle apparaît par touches légères de jaunes et de blancs. L’artiste semble avoir saisi toutes les nuances subtiles du soleil se reflétant sur l’eau du Nil.

L’un des maîtres en la matière est certainement Monet, que l’artiste algérien connaît très bien. Il a d’ailleurs réalisé une toile lui rendant hommage.

Ce traitement par l’empattement rappelle celui que Monet avait sur ses propres toiles, comme dans les Nympheas. D’ailleurs, on pourrait très bien rapprocher cette même toile avec celle de Benanteur : les différents bleus profonds serraient ceux de l’eau, les tâches blanches, la lumière et celles vertes, la végétation aquatique.

L’approche artistique de Benanteur se voulait sensible et proche de la culture algérienne. Pour cela, il a peint son pays d’origine selon son propre regard, plus vrai et novateur. Si la guerre n’était pas forcément visible, l’Algérie, comme entité propre était bien là, et il fallait se l’approprier.

Alicia Martins.

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