L’art postal – Voyage à moindre coût.

Les expressions artistiques sont aussi multiples que les volontés des artistes. Avec les « ready-made » de Duchamp, on avait l’impression que tout devenait art, dès lors que l’intention de l’artiste se définissait dans ce tout.

Le mail art ou l’art postal :

On ne connait pas exactement le moment où les correspondances ont basculé dans ce domaine, mais les historiens de l’art s’accordent pour dire que c’est l’américain Ray Johnson qui a insufflé le mouvement en 1962. À cette époque, il lance la « School of Correspondence » à New-York, dans laquelle étaient dispensés des cours sur les codes et les moyens techniques de la communication traditionnelle. En France, la Poste sera fortement sollicitée – je vous entends d’ici, railler la qualité du service ! Une unique règle fut établie par Johnson : « no fee, no jury, technic and size free » (« pas de cachet, pas de jury et liberté de technique et de format« ). Le fait de pouvoir discuter avec n’importe qui sur le globe et de pouvoir partager les principes de son mouvement, constituait un autre pan de ce mouvement. Dans les années 1970, cette pratique connaîtra un véritable essor.

Du côté français, les artistes du mouvement Fluxus comme Robert Filliou, George Brecht et Ben Vautier, vont littéralement s’inscrire dans cette démarche postale, notamment parce qu’elle fragilisait les moyens traditionnels de diffusion artistique institués par les galeries, les musées ou encore les marchés d’art. Dorénavant, les productions seraient offertes à ceux qui voudraient bien les recevoir. Ce mouvement ne va donc pas sans une critique des systèmes conventionnels. D’ailleurs, elle était souvent explicitée sur les envois par l’expression « Not for sale, no copyright » (« Pas pour vendre, pas de droit de diffusion« ).

 

Ce moyen d’expression permet d’entretenir des relations épistolaires lointaines, avec, comme composante principale, la surprise. En effet, le « mail art » se révélait dans l’intime et le secret, du moins à ses débuts. Il permet aux artistes d’avoir une liberté totale de créativité, allant du collage, à l’écrit et en passant par le dessin.

Afin d’élargir leur cercle de communication, les artistes de Fluxus ont réalisé Fluxpost, un kit d’art postal, en 1966. La pratique n’étant donc plus réservée aux créateurs, des correspondances pouvaient naître avec les spectateurs. L’art postal tombait alors dans le domaine public.

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Fluxpost (Smiles), George Maciunas. 1978 Détail des timbres que l’on pouvait trouver dans les kits.

À la portée de tous, l’art postal était résolument social : il suffisait d’un timbre, d’une enveloppe, d’une lettre et d’un destinataire. Ce caractère, le plasticien Ken Friedman le poussera d’avantage en proposant une exposition expérimentale, au musée d’Oakland, en 1972 : « One year, one man show« . Le public y était un acteur clé, celui qui ouvrait et qui répondait à l’artiste. On pouvait y voir les flux des courriers, les groupes de gens qui participaient au « mail art » et les réseaux qui s’instauraient entre ceux-ci. De ce fait, une nouvelle relation naissait entre les artistes et les spectateurs, en dehors de tout système mercantile.

Les nouveaux moyens de communication :

Si cette pratique artistique était déjà peu onéreuse, avec l’e-mail la communication devient gratuite. Et si vous voulez devenir une étape dans le travail d’un artiste, il vous suffit de vous inscrire à leur liste de diffusion. Ben, par exemple, propose une newsletter, mêlant ses réflexions sur l’art, l’actualité, la politique, le social et parfois même ses fantasmes. Ne respectant aucune régularité, vous aurez la surprise, un beau jour, de recevoir un mail long comme mon bras, écrit par l’artiste. Et je vous arrête si vous pensez qu’il sera froid : écrivant à la première personne et distillant ses conseils artistiques ainsi que ses idées sur la culture (au sens large), vous aurez de quoi boire et manger !

Ainsi, pour Fluxus, le mail art était un véritable challenge artistique et social. La technique de diffusion massive permettait de communiquer en toute liberté, sans restriction ni censeur. La discussion semblait devenir une nécessité, même si nous n’étions pas certain d’accuser bonne réception – je vous l’ai dit, je vous entends ! Mais il restait difficile pour ces artistes d’échapper au système traditionnel du monde artistique. Alors, bien qu’ils voulaient bousculer les musées et autres institutions, les moyens conventionnels de diffusion ont certainement joué un rôle dans l’établissement de l’art postal comme mouvement. Reste à voir dans quelle mesure.

Alicia Martins.


En savoir plus :

  • Flue, « Mail Art Then and Now », vol.04, 1984.
  • Site de l’artiste Ben, pour vous inscrire à ses newsletters.
  • Fondation du doute à Blois, rassemblant quelques œuvres Fluxus.
  • Si vous voulez en savoir plus sur l‘art et la poste.
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