L’art de la destruction

Il y a une semaine, l’organisation Etat Islamique revendiquait la destruction de vestiges archéologiques près de Mossoul en Irak. Ce sont des raisons politiques et religieuses qui ont été invoquées, mais on sait que ces actes avaient aussi pour but de choquer la communauté internationale. Je crois pouvoir dire que ces actes nous ont d’ailleurs tous marqués, carannihiler l’art ou le patrimoine est un geste qui heurte et fait réagir !

Mais que penser si ce sont les artistes qui brisent la création ? Car il arrive aussi que détruire devienne un geste artistique, ou qu’un objet volontairement détérioré devienne œuvre d’art.

On vous a déjà parlé des principes de Dada et de Marcel Duchamp, pour qui tout peut devenir art. S’ajoute à cette idée le fonctionnement du happening, selon lequel c’est le geste qui est art. Partant de ces postulats, pourquoi un geste de destruction ne serait pas artistique, lui aussi ?

Détruire pour créer

C’est ce qu’a estimé l’artiste Américain Robert Rauschenberg (1928-2008) en 1953, lorsqu’il a demandé un dessin à son compatriote déjà reconnu, de Kooning… Pour pouvoir l’effacer. Il l’a ensuite exposé sous le nom Erased de Kooning Drawing (Dessin de de Kooning effacé), signé de son propre nom. Car pour lui, détruire l’art, c’est aussi de l’art.

Mais un artiste peut également procéder à l’annihilation de son propre travail. C’est ce qu’a fait un autre Américain, John Baldessari (né en 1931), en brûlant en 1970 toutes ses œuvres de 1953 à 1966 pour en créer une nouvelle à partir des cendres.

Il a ensuite notamment exposé une urne qui en contenait les cendres, sous le nom de Cremation Project (projet crémation). Pour les historiens, il ne s’agit finalement pas tout à fait d’une destruction, mais plutôt d’une transformation artistique.

Il n’était question que d’artistes américains jusque là, mais rassurez-vous, les Français aussi ont un fort potentiel destructeur !

La destruction bleu blanc rouge

Chez nous, difficile de passer à côté du travail de César (1921-1998), qui a créé les trophées remis lors de la cérémonie du même nom depuis 1976 ! Il a commencé par la compression d’épaves de voitures réalisées dans des casses, avant de faire de même avec tous types d’objets, pour défier la société de consommation et « recycler poétiquement le réel urbain« ¹.

Il s’agit donc de détruire un objet déjà existant, en lui donnant une portée artistique. Dans le cas des voitures compressées, l’artiste n’effectue pas la destruction lui-même. Son rôle dans le processus est de choisir les compressions qui lui plaisent le plus esthétiquement, et d’en faire des œuvres d’art en les exposant et les présentant comme telles.

La démarche de César le lie clairement au groupe des Nouveaux Réalistes, auquel il a appartenu dès sa création en 1960, avec d’autres artistes « destructeurs » !

https://player.ina.fr/player/embed/CPF08009162/1/1b0bd203fbcd702f9bc9b10ac3d0fc21/560/315/0

Vidéo INA, « Une certaine sculpture », 11 juillet 1960
Entretien avec César. Avancer la vidéo à 5:43 pour voir une compression de voiture.

Parmi eux, le plus connu de tous est Arman. Sa démarche est différente de celle de César, puisqu’il choisissait des objets usuels, qu’il détruisait lui-même en public lors d’un happening. Il réunissait ensuite les débris sur une toile, réalisant une composition qui devenait l’œuvre d’art. Sa plus célèbre création/destruction est Chopin’s Waterloo, un panneau créé à partir de la destruction d’un piano lors d’un happening en mars 1962. Pour lui, il s’agit d’utiliser son énergie dans la destruction, créant ainsi de nouveaux éléments plastiques pour créer ensuite.

Mais un autre artiste du Nouveau Réalisme est allé encore plus loin, en créant lui-même l’œuvre qui allait être détruite. Il s’agit bien sûr de Jean Tinguely, qui a construit une grande machine auto-destructrice en 1960 ! Ce spécialiste des machines artistiques en tout genre en a réalisé une spécialement pour qu’elle s’autodétruise après 28 minutes de fonctionnement, devant un public dans le jardin des sculptures du MoMa à New York. Ici, l’artiste souhaitait aller contre l’image de l’œuvre belle, « neuve » et durable, en proposant une œuvre éphémère. Contrairement aux exemples précédents, ici la destruction fait partie de l’œuvre. Il s’agissait peut-être aussi d’une manière de faire un pieds de nez au monde de l’art, très monétisé : car comment acheter ou exposer une œuvre qui n’existe plus ?

D’ailleurs, la destruction peut aussi être utilisée pour faire passer des messages. C’est ce qui s’est passé en 2012, au sein du musée d’art contemporain de Casario, près de Naples : son directeur, Antonio Manfredi, a décidé de brûler trois tableaux chaque semaine, pour protester contre les coupes budgétaires faites à la culture par l’état italien. Plus de 200 artistes ont donné leur accord, et étaient prêts à voir brûler leurs travaux pour une bonne cause !

Et vous, pensez-vous qu’il y ait de « bonnes » raisons de détruire des œuvres d’art ?

Céline Giraud


1 – Pierre Restany, 60/90. Trente ans de Nouveau Réalisme, édition La Différence, 1990, p. 76

Si vous voulez en savoir plus sur les machines auto-destructrices de Jean Tinguely, cliquez pour lire cet article très bien documenté. Sur le Cremation Project de John Baldessari, lire cet article en anglais, qui retrace le projet en texte et en images. Et pour lire un court entretien avec Antonio Manfredi et voir la vidéo dans laquelle il a brûlé la première toile des collections du musée de Casoria, cliquez ici.

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