Aouchem : le signe plus fort que les bombes !

De la colonisation à la guerre, le monde artistique algérien a vécu des moments très difficiles. Après-guerre le pays est mal en point, mais se sent libéré, dans un premier temps en tout cas. C’est à ce moment que de nombreux artistes reviennent de leur exil à l’étranger. Beaucoup sont décidés à offrir au pays un art neuf, emprunt d’une modernité nouvelle. Malheureusement, l’État a vite cherché à reprendre ces productions, pour utiliser l’art dans l’affirmation d’une identité nationale bien définie. Les peintres en désaccord avec ces idées ont vite été exclus de cet art « officiel« .

S’éloigner des violences pour retrouver leurs racines

Assez rapidement, certains de ces artistes ont choisi de fonder un groupe à contre-courant : ils voulaient proposer un art lié aux traditions, eux aussi, mais tout en modernité et en liberté d’expression, sans forcément créer dans le réalisme exigé par l’État.

Il s’agit d’Aouchem : les artistes fondateurs en signent le manifeste en 1967, à la manière des Surréalistes 40 ans plus tôt. « Aouchem » veut dire « tatouage« , réclamant l’idée d’un art personnel, comme gravé dans la peau de chacun. Ce nom se rapporte aussi au système des signes, fréquemment choisis pour être tatoués. Les signes sont essentiels pour eux, puisqu’ils sont aussi liés à la tradition algérienne, notamment par le biais de la langue et de l’écriture. Dans ce manifeste, les artistes revendiquent un profond enracinement dans la culture algérienne, mais cherchent à s’éloigner des rivalités entre les pays et de la violence, comme ils le disent haut et fort :

« Nous entendons montrer que, toujours magique, le signe est plus fort que les bombes »

S’il était constitué d’une dizaine d’artistes, écrivains et poètes, ce sont surtout Choukri Mesli (né en 1931) et Denis Martinez (né en 1941) qui en ont été les instigateurs. Le choix a donc été fait de vous présenter une œuvre phare de chacun de ces deux artistes. Tous deux ont suivi un enseignement double, aux Beaux-Arts d’Alger puis de Paris. Ils ont enseigné aux Beaux-Arts d’Alger au même moment, et y étaient en poste lors de la fondation d’Aouchem. Mais les similitudes s’arrêtent là, car tous deux proposent des visions artistiques bien distinctes !

Choukri Mesli, géométrie et tradition

Pour Choukri Mesli, c’est la rencontre avec l’art de Matisse qui a été essentielle, tant dans les thématiques choisies que par certains aspects plastiques. Il a représenté beaucoup de sujets, mais ce sont les femmes qui reviennent le plus souvent. Si ce choix peut rappeler celui d’Issiakhem, autre peintre algérien de la période, ils ne le traitent pas dans le même but ni de la même manière.

Chez cet artiste, les femmes prennent le pouvoir puisque ce sont elles qui portent et montrent les symboles et les signes ancestraux. Ce sont donc elles qui font l’histoire ! Quant au mélange entre modernité et tradition, il est clairement identifiable. En arrière-plan, on reconnaît des ensembles de caractères traditionnellement encadrés par une frise de signes, dans une palette de bruns plutôt classique également dans la peinture algérienne. L’artiste semble presque avoir peint une seconde toile par dessus la première, par de larges aplats de monochromes bleus. A cela s’ajoutent trois silhouettes de femmes, simplifiées et représentées de manière géométrique. Dans cette seconde partie du tableau, résolument moderne, l’influence de Matisse et de Picasso apparaît comme une évidence. C’est par les formes et les couleurs choisies que la filiation est la plus claire.

 

La différence avec Issiakhem est d’autant plus marquante qu’ici, les femmes n’ont pas de visage : c’est dans une temporalité indéfinie que Choukri Mesli cherche à s’installer. Sa modernité est aussi de ne pas hésiter à représenter la nudité et la sensualité, mêlées ici à la tradition algérienne. Ce type de thématique est récurrent dans l’ensemble de sa pratique artistique.

L’art libéré de Denis Martinez

De son côté, Denis Martinez a choisi d’oublier tous les cloisonnements et limites de l’histoire de l’art. A la fin de la guerre, il a réalisé avoir été conditionné dans sa démarche : il voulait donc écouter ses envies créatrices, tout en reprenant les éléments qui l’intéressaient dans différentes cultures, sans limites. C’est un mélange entre culture algérienne et mexicaine qu’on retrouve souvent dans ses toiles.

Dans cette toile réalisée l’année de la fin du conflit, il utilise une construction visuelle, une palette de couleurs et des symboles nouveaux pour la peinture algérienne. Mais il fait le choix d’y ancrer également des signes clairement rattachés au pays, par la présence des lignes, des points, des flèches, et des frises : certains ont parlé de son travail comme de celui d’un « archéologue des signes« . Mais dans cet ensemble de symboles, on reconnaît sans peine des éléments qui rappellent les douleurs passées. On peut voir au centre une grande silhouette sombre, dont la bouche semble cracher un flot de signes. A ses pieds, trois figures blanches, dont certaines rappellent des crânes. Le titre les identifie comme « les trois férocités des ancêtres » : l’artiste fait-il référence aux horreurs vécues par son peuple par le passé ? S’il nous est difficile d’avoir tous les éléments de lecture de l’œuvre, Denis Martinez interroge clairement la fonction rituelle de l’art, tout en proposant au regardeur des toiles qui l’encouragent à vivre, mais aussi à se souvenir.

« Pour moi, toute création picturale respire violemment la vie, mais avec un regard planté sur la mort. » Denis Martinez

Vous l’aurez compris, Aouchem regroupait des artistes diamétralement opposés, mais liés dans la volonté de lutter contre l’art officiel sans oublier leurs racines. Les travaux et expositions du groupe ont malheureusement été censurés à plusieurs reprises, avant qu’ils ne se séparent en 1972.

Mais même si la durée de vie effective d’Aouchem n’a été que de 5 ans, les idées et créations du groupe ont su perdurer et influer durablement sur la création algérienne contemporaine!

Céline Giraud

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