Les affiches de mai 68

Pour beaucoup d’artistes, l’art est fait pour dénoncer et s’engager. Et en ce début de mois de mai, comment ne pas penser aux événements engagés de mai et juin 1968 ?

J’en profite pour revenir sur la culture visuelle qui a entouré ces événements, et marqué tous les esprits. Lorsqu’on repense à cet épisode de l’histoire française, on se souvient de slogans, mais aussi des nombreuses affiches qui ont rempli les murs de Paris. Mais qui les a dessiné ? On revient sur l’histoire de ces images très particulières !

Des affiches pour mobiliser

Si l’art a eu une si grande implication dans ces événements, c’est parce qu’il a répondu à un besoin : communiquer efficacement, rapidement, au plus grand nombre.

Le 12 mai 1968, les premières affiches sont réalisées à l’atelier de lithographie de l’École de Beaux-Arts de Paris, en grève depuis le 8 mai. Le 14 mai, les étudiants prennent possession de l’ensemble des locaux de l’école des beaux-art. Le 16, on peut lire à l’entrée des ateliers : « Atelier populaire : oui. Atelier bourgeois : non.« . En parallèle, un second atelier similaire est ouvert à l’école des Arts Décoratifs. C’est le début de l’Atelier Populaire, qui sera le lieu de création de la majorité des affiches et slogans du mouvement. Sa particularité, c’est que tout y est fait en commun : les personnes présentes, artistes, étudiants, ouvriers, pensent et réalisent des projets d’affiches liés à l’actualité politique du jour, et les proposent à l’assemblée générale qui les accepte ou non. Nuit et jour, des équipes impriment ensuite par sérigraphie les affiches choisies, que d’autres collent et distribuent.

Utiliser les moyens techniques et passer à l’action !

On distingue deux procédés d’impression bien différents, utilisés par deux groupes, différents eux aussi. La lithographie, d’abord, a été la technique des premières heures, car déjà présente dans l’école. Elle fonctionne comme un grand tampon encreur, facile à utiliser, mais ne permet pas une impression en grand nombre. C’est par lithographie qu’a été imprimée la première affiche connue du public, tirée à 30 exemplaires : « U sines U niversités U nion ! » Le procédé a ensuite été utilisé tout au long du mouvement, par des artistes qui signaient leurs affiches et affirmaient ainsi leur participation au mouvement. Cela a été plus ou moins bien accepté, car beaucoup estimaient qu’un travail personnel n’avait pas sa place dans les revendications.

Et dès les premières assemblées générales, on a justement cherché un autre mode d’impression, qui permettrait des tirages à grande échelle. C’est tout logiquement qu’on a proposé de créer une presse à sérigraphie, technique qui commençait à être utilisée par des artistes comme Andy Warhol ! Cette méthode fonctionne comme un pochoir, et permet l’impression de motifs simples.

Une fois la technique mise en place, c’est la question du contenu et du style des affiches qui s’est posée. Il a été décidé qu’il y aurait toujours deux critères de choix dans les assemblées générales : « l’idée politique est-elle juste ? » et « l’affiche transmet-elle bien cette idée ?« . Très vite, on s’est rendu compte que les affiches étaient très efficaces, et on a augmenté les tirages à 2000 ou 3000 exemplaires pour les plus connues, sur du papier journal fourni par les imprimeries en grève.

Mais que montrent les affiches ?

C’est le général de Gaulle que l’on voit le plus souvent. Il est très grossièrement caricaturé par un képi et un long nez, et est à la fois le symbole du passé militaire, d’une France conservatrice, et d’idées jugées dépassées. On le représente toujours avec humour, le tournant au ridicule : en se moquant de lui, les dessinateurs le discréditent en même temps qu’ils cherchent à atteindre le système dans sa globalité.

En dehors de ce personnage énormément représenté, on retrouve de nombreux symboles dans l’iconographie des affiches. L’usine cristallise le monde ouvrier, quand le poing levé marque la révolte, même si on ne parle jamais de révolution. Les CRS sont représentés d’une manière claire, afin qu’on les reconnaisse facilement. De même, chaque classe de travailleurs a son insigne, qui fait partie d’un langage visuel rapidement connu de tous. La critique de l’information est très présente également, symbolisée par la télévision ou le microphone. On remarque en revanche que le féminisme et l’écologie sont presque totalement absents. A ces images, s’ajoutent souvent des textes, qui participent activement à la communication.

Il existe d’ailleurs également des affiches uniquement textuelles, héritières directes du graffiti. L’idée est venue d’une volonté d’informer différemment des journaux, et plus directement. C’est pour la même raison qu’on ne voit jamais de caractères d’imprimerie : il s’agit toujours de caractères personnels, montrant que c’est le peuple qui parle au peuple, de façon spontanée.

Visuellement, qu’il s’agisse de textes ou d’images, les couleurs sont franches et le trait est simple. L’aspect humoristique rappelle le dessin satyrique mais en est très différent, car ici on a des traits plus larges et des zones encrées plus grandes. L’influence est donc à chercher ailleurs, puisqu’on retrouve des traits vraiment différents de tout ce qui se faisait dans la communication visuelle contemporaine. C’est en fait dans le monde artistique qu’il faut regarder, puisque ces images rappellent tout à fait le travail du peintre futuriste soviétique Vladimir Maïakovski, ou encore d’Andy Warhol pour le procédé !

D’ailleurs, on sait maintenant que le noyau dur des créateurs des Ateliers Populaires était formé par les artistes du groupe de la Figuration Narrative. Réunis dans le rejet de l’abstraction depuis 1964, ces artistes ont fait passer l’engagement politique avant la célébrité, en choisissant de ne jamais signer leurs affiches.

Finalement, ces affiches n’ont pas fait qu’illustrer le mouvement, elles en ont été des éléments constitutifs essentiels. Il est impossible de toutes les connaître, alors n’hésitez pas à allerfouiller dans les fonds de la Bibliothèque Nationale de France, qui réunissent plus de 20 000 documents liés à mai 68 !

Et ouvrez l’œil en vous promenant en ville… Les artistes affichistes sont toujours actifs!


Pour voir d’autres affiches de mai 68, cliquez ici. Sur leur histoire, voir cet article très complet et bien documenté.

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2 commentaires

  1. […] Il n’est pas rare que les artistes se soient engagés dans des partis politiques, et c’est sur cet aspect-ci que nous allons nous arrêter. En mai 1968, un important mouvement social ébranle toutes les sphères en France. Les plus militants des artistes de la Figuration narrative s’engagent aux côtés des étudiants, notamment en participant aux ateliers populaires, organisés par l’école nationale des Beaux-arts de Paris. […]

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